mercredi 4 juin 2008

L'arroseur qui ne savait pas nager


Franck Louvrier, conseiller pour la communication et la presse à la Présidence de la République, publie aujourd'hui dans Libération un article s'inquiétant de la qualité de l'information dans "l'espace infini d'Internet": L'information de qualité n'est pas soluble dans le haut débit.



En voici mon analyse:



"La relecture des slogans de 68 est instructive. «J’ai quelque chose à dire mais je ne sais pas quoi» placarde le manifestant, expliquant par là qu’en préalable à toute revendication spécifique, la génération 68 cherchait un espace pour s’exprimer, un lieu pour «dire» les choses.

Cet espace public d’expression et de débat, bâti hier à coups de pavés, est aujourd’hui à la portée d’un simple clic. L’espace infini d’Internet offre à celui qui a quelque chose à dire les moyens de s’exprimer. Dans quelle mesure Internet permet de réaliser les aspirations de la génération 68 ? Voilà une question qu’il nous appartient de poser, à la lumière de la double dynamique, technique et économique, qui détermine notre rapport au web."


Il est surprenant de voir un argumentaire lier Internet et Mai 68, comme si l'un répondait directement à l'autre. Certes, Mai 68 a exprimé un désir de liberté et de diversité d'expression, mais ce désir n'a pas attendu Internet pour être satisfait. Entre temps, il y a eu la multiplication des chaînes de télévision, les radios libres et la diversification de la presse écrite. L'arrivée d'Internet n'a pas répondu a une demande particulière de quelques citoyens anciennement adeptes du lancer de pavés, mais a ouvert de multiples nouveaux horizons pour tous.

Le raccourci pris par Franck Louvrier me semble trop facile pour être totalement honnête. J'y lis le souhait de coller l'étiquette soixante-huitarde aux internautes et aux principaux outils de libre expression que ces derniers utilisent: les blogs, les forums de discussion et les sites permettant la mise en ligne de vidéos. Comme s'il tentait d'insinuer que les blogueurs, par exemple, se contentent de "dire" plutôt que d'argumenter, s'exprime pour s'exprimer plutôt que pour apporter du sens.

De plus, quand on sait tout le bien que l'on pense de Mai 68 et de son héritage en Sarkozie, surtout après un bon mois, sous couvert de célébration, de récupération et de détournement sur le sujet, on peut aisément déduire tout l'optimisme et toute la bienveillance de Franck Louvrier envers la blogosphère.


"L’évolution technique à l’œuvre dans le web est celle d’une démocratisation sans précédent des outils de production et de diffusion de l’information. Hier réservés aux seuls journalistes, les outils de production de l’information (ordinateurs, appareils photo, caméras) sont, à l’heure du numérique, des biens de consommation courante qui donnent à chaque citoyen le pouvoir d’écrire, de photographier et de filmer avec un matériel semi-professionnel. Au citoyen qui a son mot à dire ou quelque chose à montrer, la multiplication des plateformes de diffusion gratuites (blogs tels Skyblog, sites d’échange de vidéo tels YouTube ou Dailymotion) donne une audience potentiellement illimitée. Cette évolution technique augmente de façon révolutionnaire notre capacité à rendre public ce qui nous intéresse, à montrer et commenter ce qui nous interpelle. De ce point de vue, le pouvoir émancipateur d’Internet excède les rêves les plus fous des manifestants de Mai 68 en quête d’un espace public d’expression et de liberté."

Le constat est juste, même si l'auteur poursuit son martelage réducteur à propos de Mai 68. Cependant Franck Louvrier voit Internet comme un espace exclusivement d'expression et de liberté. Comme si le web n'était qu'un immense babillard virtuel ou s'entasseraient articles sans fond ni lendemain. Il oublie (volontairement?), comme beaucoup de ses collègues, de retirer sa seconde œillère et de prendre conscience de l'échange et de la réflexion.

Internet ne se contente pas seulement de mettre un outil dans la main de chaque citoyen, mais permet aussi aux citoyens de se rencontrer sans contrainte de temps ni d'espace, d'échanger et de confronter sources, ressources, idées et expériences. Ceci, dans un cercle vertueux, ne peut qu'améliorer et étendre encore la libre expression.

Peut-être est-ce ce qui inquiète, au fond, l'auteur?


"La seconde évolution à l’œuvre est le changement de modèle économique qui accompagne la recomposition du secteur des médias, avec le passage progressif du modèle de l’information payante et limitée à une information gratuite et illimitée. Le basculement progressif des contenus de presse écrite sur le web réalise la promesse d’une information instantanée, immédiatement accessible par le plus grand nombre. Ce bouleversement économique réalise une égalisation sans précédent des conditions d’accès à l’information, répondant par là aux revendications de mai 68 pour une société plus égalitaire et mieux informée, en somme plus démocratique.

Face au verrouillage de l’information officielle de l’ORTF, la jeunesse française de 68 demandait l’information vraie, jalousant au passage une génération de soixante-huitards américains dont la conscience politique et révolutionnaire s’éveillait en réaction aux images de la première guerre télévisée : le Vietnam. Aujourd’hui, Internet rogne sur le secret d’Etat, les guerres sont rendues publiques par les soldats qui, d’Irak ou d’Afghanistan, témoignent sur YouTube et Dailymotion. On parle de «web social et citoyen» et chacun reconnaît en Internet un média où l’information est plurielle. Ironie de l’histoire, l’internaute se délecte des archives de l’ORTF que le web recycle en libre accès avec un succès étonnant. Pied de nez historique à l’élite médiatique, sans doute le plaisir d’éprouver le chemin parcouru et de voir que le pouvoir médiatique, hier confisqué, est aujourd’hui mis en partage.

Force est de constater qu’Internet réalise donc en grande partie la révolution que le mouvement de Mai 68 ambitionnait. Le désir d’expression trouve aujourd’hui un espace pour s’exprimer, espace précieux que nous devons nous appliquer à préserver et à développer."

Encore une fois, l'auteur oublie que nous ne sommes pas passé directement de l'O.R.T.F. à YouTube. Bien avant Internet les médias se sont libérés, diversifiés et démocratisés, pour tous et non pour les seuls soixante-huitards.

Par ailleurs, l'immédiateté n'est pas une demande des internautes mais une nécessité économique des rédactions, ce que nous évoquerons plus bas.


Néanmoins si Franck Louvrier veut aller au bout de l'ambition de Mai 68, "préserver et développer" ce nouvel espace d'expression libre, il devra se résoudre à accepter ce qu'il dénonce ensuite:

"Le développement technique d’Internet amène un premier paradoxe, qui présente un risque pour la vie privée du citoyen. En effet, alors que l’outil devrait permettre le déploiement d’un espace public de discussion et de débat, il semblerait qu’il s’intéresse plus à dévoiler les dessous de la vie privée de chacun. Mise à disposition des informations personnelles, rumeurs anonymes, usage faussement amateur de la vidéo qui consacre la violation de l’intimité et du droit à l’image… Ne faisons pas d’Internet le temple du voyeurisme et sachons préserver l’acquis historique de la sphère privée."

Les dérives décrites ici concernent essentiellement les personnes publiques, qu'elles soient artistiques, sportives ou politiques, mais en aucun cas le citoyen lambda. En lisant ces quelques mots les images du Président de la République fraîchement élu en vacances ou au salon de l'agriculture me sont immédiatement revenues à l'esprit. Comme une intuition de ce qui préoccupe vraiment l'Élysée et son conseiller en communication.

J'imagine que Franck Louvrier a suivi de près les péripéties du rapport Olivennes... S'est-il alors inquiété des menaces que cette proposition fait planer sur les libertés et la vie privée de tous les internautes?


"Le développement économique d’Internet pose un autre problème structurel, qui présente un risque pour la qualité de l’information sur laquelle le citoyen fonde ses décisions. Destinés à prendre le relais d’une presse écrite en crise, les sites Internet d’information n’ont pas encore trouvé de modèle économique viable. La perte de revenus des journaux n’est pas compensée par les faibles revenus publicitaires des sites d’information gratuits. Paradoxe étonnant : la «société de l’information» est celle qui historiquement, investit le moins dans l’information. Conséquence prévisible : conscientes que le gâteau publicitaire de la presse s’est réduit, les rédactions ont entamé sur le web une course à l’audience sans précédent qui, dopée par la pression de l’actualité «en temps réel», fait primer le commentaire sur l’explication et le scoop sensationnel sur l’information vérifiée. Dans l’immédiateté du haut débit se perd le temps de la pédagogie, de l’investigation, de la mise en contexte nécessaire, de sorte que l’on a pu assister dernièrement à des écarts étonnants entre la qualité des journaux papier et celle des sites Internet du même nom."

L'auteur se prend ici les pieds dans les fleurs du tapis. Il nous explique de manière juste et convaincante que la "course à l'audience" sur Internet, déclenchée par la nette détérioration des revenus publicitaires, ceux du web étant nettement moins élevés que dans la presse écrite, a provoqué une baisse de qualité importante du contenu, puis substitue à cette cause "l'immédiateté du haut débit". Comme si l'information était publiée au fur et à mesure des clics de souris. Rien n'empêche les rédactions de vérifier leurs sources, d'enquêter et de soigner la forme avant de mettre l'information en ligne. Au pire, s'il faut vraiment revendiquer un scoop, rien n'empêche d'avertir l'internaute du caractère hypothétique d'une information.

Et puis, que je sache, la vitesse de diffusion de l'information télé ou radio n'a pas changé depuis un moment... cela n'a pas empêché la "course à l'audience" dans ces médias ni la baisse de qualité en conséquence.

C'est peut-être le financement de la presse par des grands groupes, plus soucieux des cours de la bourse et des bonnes grâces de l'État que de qualité, qu'il faudrait remettre en question, plutôt que le plus récent des médias, aussi révolutionnaire soit-il.

Pour preuve qu'Internet n'empêche pas de soigner la forme ni le fond, certains sites d'information, comme Rue89 ou Bakchich, font preuve d'une réelle qualité investigatrice et rédactionnelle. Il ne fait aucun doute que des enseignes de presse comme Le Monde, Libération ou Le Figaro peuvent en faire autant. Le veulent-ils? En ont-ils la liberté?


"Dans cet écart s’érode la légitimité des grands noms de la presse et la confiance du citoyen. Faisons en sorte que ce nouvel espace de liberté tant rêvé ne se construise pas en dehors d’une aspiration plus large à la vérité. Car il n’y a pas de société libre et démocratique sans un citoyen bien informé. Faisons en sorte que les circuits économiques de l’Internet ne sacrifient pas l’information de qualité. Faisons en sorte que la génération Internet sache encore distinguer une bonne source d’information d’une mauvaise, préférer à la vidéo d’un «espion» amateur l’explication d’un journaliste, et respecter les limites de la vie privée. Ce seront sans doute des sujets à l’ordre du jour des Etats généraux de la presse voulus par le Président de la république."

Franck Louvrier montre ici qu'il n'a pas saisi la nature ni le potentiel d'Internet.

D'abord, il y aura toujours de la place pour la qualité sur le web puisqu'il ne pourra jamais être totalement soumis à des circuits économiques. Cet espace est infini et également accessible en tout point.

Ensuite, il n'y a plus de "génération Internet" depuis que ce nouveau média s'est massivement démocratisé.

Enfin, la force d'Internet n'est pas de pouvoir choisir entre deux informations mais de pouvoir les associer, les confronter, les échanger, les discuter, les valider, les infirmer, les parodier, les ignorer... l'internaute n'est plus réduit au seul rôle de consommateur, il devient aussi, du moins potentiellement, producteur et distributeur.

La liberté est dans l'action, et non dans la passivité.


"Un espace de liberté n’est pas un lieu où tout est permis. La génération de 68 en est paradoxalement convaincue, elle qui a réhabilité dans nos démocraties la première des autorités, celle de l’information vraie."

Et un dernier coup de marteau sur le cliché 68 pour la route...

Effectivement une information de qualité est essentielle pour permettre à tout citoyen de prendre ses responsabilités en conscience. Mais cette conclusion est on ne peut plus hypocrite: le conseiller en communication de Nicolas Sarkozy s'y pose en défenseur "l'information vraie".

Faut-il rappeler ici le déluge "d'informations vraies" que nous avons tous reçus pendant la campagne présidentielle (le vrai-faux retour de Cécilia, la possibilité de baisser les prélèvements de 4% du P.I.B., ...) et au cours de la première année du quinquennat (la libération sans contre partie des infirmières bulgares, la loi T.E.P.A., la position vis à vis de la Chine, ...)? Autant de désinformation principalement révélée, dénoncée, analysée, corrigée et complétée sur Internet.

Bien sûr, des dérives, parfois même extrêmes, sont possibles par une utilisation irresponsable d'un média comme Internet, comme de beaucoup d'autres. Le web est ainsi à la fois précipice et garde-fou. Un cauchemar pour un homme dans le rôle de Franck Louvrier qui, confronté à ce monstre aussi puissant qu' invulnérable, voit son arme favorite non seulement perdre toute efficacité, mais aussi se retourner contre ceux qu'il a pour mission de protéger.

Ce n'est plus l'arroseur arrosé, mais noyé.

Aurélien

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Ben,

Effectivement, l'article de Franck LOUVRIER (c'est drôle son nom, non ?) est on ne peut plus léger.

Mais, il faut lire bien sûr entre les lignes. D'ailleurs libération justement, avait commencé à soulever quelques questions.

Le verrouillage, le flicage est pour bientôt. L'objectif étant de faire croire au bon citoyen lambda, que l'internet doit lui aussi être sous surveillance car ainsi la vie privée de tous sera sauvée.

Une belle paille dans l'oeil non ?

Ben, continuons à faire nos notes, il n'y a que dans l'action que l'on peut effectivement avancer.

A plus

JD
gueulante.fr

Johnny BeGood a dit…

Effectivement, ça ne va pas trop dans le bon sens... Une manoeuvre est clairement en route, il suffit d'entendre l'amalgame pédophilie/internet de Nadine Moranno pour s'en convaincre (sur http://www.arretsurimages.net). Tous de bons petits soldats, prêts à tout. Ils me font froid dans le dos. Comencez à ouvrir vos VPN et vos tor comme en chine...

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