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mercredi 24 novembre 2010

Audrey Pulvar & les conflits d'intérêts

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Suite à la déclaration de candidature à l'investiture du Parti Socialiste pour les prochaines élections présidentielles d'Arnaud Montebourg, sa compagne et journaliste politique Audrey Pulvar a vu son émission suspendue par sa chaîne i-télé. J'insiste, ce n'est pas Audrey Pulvar qui est suspendue, mais son émission. Son contrat n'est pas rompu et la chaîne annonce travailler avec elle sur un projet d'émission non-politique pour début 2011.


Dans les médias comme dans le milieu politique, à gauche comme à droite, on dénonce une décision scandaleuse ou machiste remettant en cause la compétence et l'éthique d'Audrey Pulvar. C'est la preuve selon moi, malgré une actualité récente mouvementée, sans même évoquer la démagogie criante de certains, qu'on ne sait toujours pas en France ce qu'est un conflit d'intérêts et encore moins l'intérêt, justement, d'une saine prévention en la matière.

Rappelons en la définition:
« Un conflit d'intérêts naît d'une situation dans laquelle une personne employée par un organisme public ou privé possède, à titre privé, des intérêts qui pourraient influer ou paraître influer sur la manière dont elle s'acquitte de ses fonctions et des responsabilités qui lui ont été confiées par cet organisme ».

Dans le cas d'une journaliste politique concubine d'un candidat à l'élection suprême, le conflit est avéré. Il est tout aussi évident qu'un tel conflit d'intérêts, comme l'a justement rappelé le patron de la rédaction d'i-télé, s'il devait durer, pourrait générer de la suspicion à l'encontre de la journaliste comme de la chaîne. On peut s'interroger sur le timing et sur la forme, mais sur le fond, i-télé a pris une bonne décision dans le but de protéger ses intérêts, ceux de son employée et même ceux des citoyens. En effet, dans un contexte de campagne électorale, l'information est une clé essentielle de la décision finale des électeurs.

Cela ne remet en aucun cas en cause les compétences et la déontologie d'Audrey Pulvar. Au contraire, cela protège sa crédibilité. La seule réserve que je puisse émettre aujourd'hui dépend de l'identité et des qualités de celui ou celle qui la remplacera.

N'importe qui peut se retrouver dans un conflit d'intérêts, même le plus incorruptible des incorruptibles. Cela n'implique en aucune manière une culpabilité, une corruption, une partialité, encore moins une incompétence. C'est en revanche se rendre vulnérable, c'est s'exposer à la tentation d'être au mieux biaisé, dans ses actes, au pire corrompu ou corrupteur.

La mise en application stricte d'une telle conception du conflit d'intérêts, préventive et protectrice des intérêts de tous les protagonistes, jusqu'au citoyen, éviterait non seulement bon nombre d'affaires comme celle impliquant Éric Woerth, mais aussi des situations aussi suspectes que celles décrites dans ce billet.

Il va sans dire que la vie politique devrait, c'est même une urgence, être exemplaire dans ce domaine. J'ose d'ailleurs fonder quelque espoir sur les travaux de la Commission de Réflexion pour la Prévention des Conflits d'Intérêts. Celle-ci a récemment réalisé des auditions publiques de divers responsables politiques, administratifs ou associatifs. Je vous conseille notamment celle de François Bayrou.


Aurélien
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mardi 16 novembre 2010

Il n'y a plus de politique à la télé

Petit récit de ce que j'ai pu voir hier soir, sur France 2:

D'abord, le Président de la République a parlé aux journalistes pour s'expliquer d'un remaniement qui les obsède depuis des mois. Ils ont pu l'interroger sur les raisons de l'attente et des choix. Pourquoi untel est sorti et l'autre rentré, où en sont les égos de chacun, des frictions sont elles évitées ou à craindre, l'ouverture est-elle morte, sa popularité l'inquiète-t-elle, sera-t-il candidat, etc... Quel ne fut pas leur soulagement à la lueur de cet éclairage élyséen aussi imprévisible que le dernier métro...

Puis, le Président remercié, les journalistes ont posé les mêmes questions, plusieurs fois mais sous de multiples formes, aux opposants comme aux membres du gouvernement et de la majorité. Ceux-ci n'ont pas loupé l'occasion de briller dans deux épreuves qu'ils maîtrisent tous à la perfection : la langue de bois quand on parle de l'élite politique que l'on représente et qui travaille si dur pour l'intérêt général dans un impeccable esprit de justice et de modernité ; le mépris décomplexé lorsque l'on évoque les ringards imposteurs d'en face qui ne comprennent rien à rien et n'ont pour seul objectif que la liquidation de la France.

Enfin, les journalistes ont pu tranquillement, entre eux, débattre des stratégies de leurs hérauts favoris pour optimiser leurs chances de victoire aux élections présidentielles de 2012. Qui devront-ils rassurer dans leur propre camp, les Xistes ou les Yiens? Quelle image devront-ils renvoyer aux français? Quelle petite phrase leur sera fatale? etc...

Les journalistes continueront ce débat, sous prétexte de remaniement, pendant une bonne semaine. Puis l'agenda élyséen fera défiler un autre sujet sur les prompteurs... et le prétexte changera, le même débat pourra continuer.

La politique a disparu de nos écrans. Malgré quelques émissions qui en portent officiellement l'étiquette, elle s'y est faite bouffée de l'intérieur par ce parasite qui a déjà ravagé nos institutions: l'électoralisme. Toute discussion politique à la télévision française, aujourd'hui, ne tourne plus qu'autour des chances d'élection ou ré-élection de Pierre, Paul ou Jacques et de leurs stratégies respectives en ce sens. Si Sarkozy ne doit pas céder sur l'âge de départ à la retraite, ce n'est pas pour une question de financement, c'est pour montrer qu'il ne cède pas à la pression de la rue. Si Aubry s'y oppose, ce n'est pas pour une question de qualité de vie des salariés après le travail mais pour rassurer l'aile gauche de son parti. Voilà ce qu'on nous expose sur nos petits écrans à longueur d'émissions comme '"A vous de juger".

Et la forme qu'on y met n'est pas anodine. Il faut, dans la confrontation, la radicalisation, la certitude, ne plus parler que de stratégies élaborées, de rivalités fabriquées, d'humiliation et de mort pour les uns, de béatification et de résurrection pour les autres. Surtout que ça balance, que ça saigne, qu'on entretienne les rumeurs et la désinformation, que l'on spécule sur les éventuels coups-bas et autres ralliements en trompe-l'œil. Tant pis, on est pas là pour expliquer et encore moins mesurer des idées mais pour mettre en scène des personnages, pour faire naître et vivre un concept télévisuel qui réalise les meilleures audiences possibles avec la politique pour toile de fond.

C'est de la télé-réalité, au fond. Tout au fond. Cette semaine, Nico a profité de son immunité pour éliminer Jean-Louis et sauver François, en attendant le vote du public dans dix-huit mois pour savoir qui de Nico, Ségo, Marine, François, Jean-Luc, Eva ou Olivier remportera la Prèz Academy 2012.

Ont-ils seulement du talent, ces candidats? Ont-ils quoi que ce soit à proposer d'original et qui tienne la route face à l'ampleur, la complexité et l'urgence des missions qui attendront le vainqueur? Malheureusement aucune émission ne nous le dira, pas plus la quotidienne que le prime. Impossible, même sur le service public. Quand en face il y a les Experts-Miami, du foot, ou un best-of de nos imitateurs favoris, il serait suicidaire de vouloir solliciter l'intelligence des téléspectateurs.

La vérité politique est ailleurs ; démerde toi, citoyen.

EDIT: >Si vous ne croyez pas à la mise en scène...

Aurélien
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jeudi 2 avril 2009

Les Jeudis d'Edgar - 23 - Complexité, Enseignement, Humanisme

Chaque jeudi (ou presque...) je viens vous présenter un échantillon de l'œuvre et de la pensée d'Edgar Morin. Je souhaite ainsi, en rapprochant à ma modeste mesure ses idées de la politique en général et du MoDem en particulier, nourrir les débats qui prendront place pour définir, et éventuellement mettre en application, ce nouveau modèle de société que des millions de français ont appelé de leurs vœux en mai 2007.

Ce long billet tente de tisser des liens non seulement entre la Pensée Complexe et le projet politique et sociétal du Mouvement Démocrate, mais aussi entre Éducation et Humanisme, deux thèmes majeurs au MoDem.


Les disciplines devraient par ailleurs être inscrites dans des "objets" à la fois naturels et culturels, comme le monde, la Terre, la vie, l'humanité. Ils sont naturels car ils sont perçus par chacun dans leur globalité, et nous semblent évidents. Or ces objets naturels ont disparu de l'enseignement ; ils sont actuellement morcelés et dissous par les disciplines non seulement physiques et chimiques, mais aussi biologiques (puisque les disciplines biologiques traitent de molécules, de gènes, de comportements, etc., et rejettent comme inutile la notion même de vie) ; de même, les sciences humaines ont morcelé et occulté l'humain en tant que tel, et les théoriciens du structuralisme ont même pensé présomptueusement qu'il fallait dissoudre la notion d'homme. [Edgar Morin - Relier les connaissances]

Parce que la réalité n'est pas disciplinaire, c'est notre esprit qui la morcelle ainsi, Edgar Morin nous invite constamment à relier les connaissances, à les "tisser" ensemble (complexus). Les études disciplinaires, qui forgent une bonne part de notre identité, représentent un danger d'enfermement, d'aveuglement. Il serait avantageux d'apprendre aux élèves à reconnaître les liens qui existent entre les disciplines, entre les multiples facettes d'une même problématique.


L'explication est un processus abstrait de démonstrations logiquement effectuées, à partir de données objectives, en vertu de nécessités causales matérielles ou formelles et/ou en vertu d'une adéquation à des structures ou modèles. La compréhension se meut principalement dans les sphères du concret, de l'analogique, de l'intuition globale, du subjectif. L'explication se meurt principalement dans les sphères de l'abstrait, du logique, de l'analytique, de l'objectif. La compréhension comprend en vertu de transferts projectifs/identificatifs. L'explication explique en vertu de la pertinence logico-empirique de ses démonstrations. Alors que comprendre est saisir les significations existentielles d'une situation ou d'un phénomène, "expliquer, c'est situer un objet ou un événement par rapport à son origine ou mode de production, ses parties ou composants constitutifs, sa constitution, son utilité, sa finalité."(J. Schlanger)[Edgar Morin - La connaissance de la connaissance]

L'enseignement français suit généralement une logique mathématique classique qui n'évolue que trop rarement et par petites retouches. Une logique quasi-exclusivement déductive et démonstrative qui limite la compréhension au point de laisser, parfois, les enseignants impuissants face à certaines incompréhensions des élèves. La Pensée Complexe entend stimuler l'induction, les associations d'idées, l'imaginaire ou encore la créativité, notamment grâce aux boucles dialogiques.


L'éducation doit donc se vouer à la détection des sources d'erreur, d'illusion et d'aveuglements...L'importance du fantasme et de l'imaginaire chez l'être humain est inouïe ; étant donné que les voies d'entrée et de sortie du système neuro-cérébral, qui mettent en connexion l'organisme et le monde extérieur, ne représentent que 2 % de l'ensemble, alors que 98 % concernent le fonctionnement intérieur, il s'est constitué un monde psychique relativement indépendant, où fermentent besoins, rêves, désirs, idées, images, fantasmes, et ce monde imprègne notre vision ou conception du monde extérieur...

Ce qui permet la distinction entre veille et rêve, imaginaire et réel, subjectif et objectif, c'est l'activité rationnelle de l'esprit qui fait appel au contrôle de l'environnement (résistance physique du milieu au désir et à l'imaginaire), au contrôle de la pratique (activité vérificatrice), au contrôle de la culture (référence au savoir commun), au contrôle d'autrui (est-ce que vous voyez la même chose que moi ?), au contrôle cortical (mémoire, opérations logiques).

Autrement dit, c'est la rationalité qui est correctrice. La rationalité est le meilleur garde-fou contre l'erreur et l'illusion. D'une part, il y a la rationalité constructive, qui élabore des théories cohérentes en vérifiant le caractère logique de l'organisation théorique, la compatibilité entre les idées composant la théorie, l'accord entre ses assertions et les données empiriques auxquelles elle s'applique; une telle rationalité doit demeurer ouverte à ce qui la conteste, sinon elle se referme en doctrine et devient rationalisation; d'autre part, il y a la rationalité critique qui s'exerce particulièrement sur les erreurs et illusions des croyances, doctrines et théories. Mais la rationalité porte aussi en son sein une possibilité d'erreur et d'illusion quand elle se pervertit, nous venons de l'indiquer, en rationalisation.

La rationalisation se croit rationnelle parce qu'elle constitue un système logique parfait, fondé sur déduction ou induction, mais elle se fonde sur des bases mutilées ou fausses, et elle se ferme à la contestation d'arguments et à la vérification empirique. La rationalisation est close, la rationalité est ouverte. La rationalisation puise aux mêmes sources que la rationalité, mais elle constitue une des plus puissantes sources d'erreurs et d'illusions. Ainsi, une doctrine obéissant à un modèle mécaniste et déterministe pour considérer le monde n'est pas rationnelle mais rationalisatrice. [Edgar Morin - Les sept savoir nécessaires à l'éducation du futur]

Ceci rend primordiale la déconstruction des représentations erronées des élèves avant de faire un cours. En effet les élèves ont chacun un bagage propre, un univers psychique interne vivant, avant même d'apprendre. Leurs esprits ne sont ni vierges ni forcément correctement disposés pour la leçon du moment.

C'est notre concept même d'"intelligence" qu'il faut recadrer et rassembler. Par exemple, comment mesurer l'intelligence? Est-ce une question de résultats? de compétences? de succès? Une conception plus large serait de considérer sa capacité à saisir la complexité des questions, à gérer l'imprévu, à relier ce qui est disjoint. L'intelligence de la complexité propose une autre vision et sept enseignements fondamentaux:

1- Les cécités de la connaissance (les erreurs, la normalisation, l'inattendu, l'incertitude...)
2- Les principes d'une connaissance pertinente (le contexte, le global, le multidimensionnel, le complexe...)
3- La condition humaine (enracinement, déracinement, les boucles: cerveau/esprit/culture...)
4- L'identité terrienne (le legs du XX e siécle, les nouveaux périls, la conscience terrienne...)
5- Affronter les incertitudes (historiques, de la connaissance, du réel, boucles risque/précaution...)
6- La compréhension (obstacles, l'esprit réducteur, conscience de la complexité humaine...)
7- L'Éthique du genre humain (démocratie et complexité, la citoyenneté terrestre, le destin planétaire... )

L'enseignement systémique proposé par Edgar Morin est des plus réformateurs. Il s'agit d'enseigner une méthode plutôt qu'un programme:

Rien n'est plus éloigné de notre conception de la méthode que cette vision composée d'un ensemble de recettes efficaces pour la réalisation d'un résultat prévu. Cette idée-là de la méthode présuppose son résultat depuis le début ; dans cette acception, méthode et programme sont équivalents. Il se peut que dans certaines situations il ne soit pas utile d'aller au-delà de l'exécution d'un programme, dont le succès ne pourra pas être exempt d'un relatif conditionnement par le contexte dans lequel il se déroule. Mais en réalité, les choses ne sont pas aussi simples, pas même lors de la préparation d'une recette de cuisine, plus proche d'un effort de recréation que de l'application mécanique de mélanges d'ingrédients et de modes de cuisson....
Cependant, si nous sommes dans le vrai lorsque nous affirmons que la réalité change et se transforme, une conception de la méthode comme programme est plus qu'insuffisante, car si face à des situations changeantes et incertaines les programmes ne sont pas très utiles, la présence d'un sujet pensant et stratège est en revanche indispensable. Nous pouvons affirmer ceci: dans des situations complexes, c'est-à-dire là où dans un même espace et dans un même temps il y a non seulement de l'ordre mais aussi du désordre, là où il y a non seulement des déterminismes mais aussi des hasards, là où émerge l'incertitude, il faut l'attitude stratégique d'un sujet ; face à l'ignorance et à la confusion sa perplexité et sa lucidité sont indispensables.[Edgar Morin - Éduquer pour l'ère planétaire]

Cette méthode ne doit pas être exclusive au monde enseignant, elle doit faire partie intégrante du fonctionnement humain, quelles que soient les générations, les classes sociales, les professions. Elle doit devenir naturelle jusque dans la sphère où le naturel est pour l'instant proscrit: la politique. Nous sommes tous, en permanence, dans la même galère, sur la même planète Terre et ce n'est pas sans conséquence sur nos attitudes.

Aujourd'hui, on isole les problèmes du chômage, de l'emploi, de l'exclusion hors de leur contexte et on prétend les traiter à partir d'une logique économique close. Il faut au contraire les considérer au sein d'une grande problématique de société et partir des besoins de civilisation qui, d'eux-mêmes, exigent de nouveaux emplois. Il ne suffit pas de partir d'un "social" qui mettrait entre parenthèse le civilisationnel... Enfin, si nous partons des problèmes français, nous ne devons oublier ni leur singularité, ni leur généralité: les problèmes fondamentaux de civilisation qui affectent la France sont aussi ceux de l'Europe et, plus largement, ce sont les problèmes qui, dans le monde, se trouvent posés partout où il y a eu "développement" — c'est-à-dire développement de notre civilisation —, et ils se poseront tôt ou tard partout où on est "en cours de développement".

Je reconnais ici le projet humaniste dont parle régulièrement François Bayrou, aussi bien pour la France, pour l'Europe que pour le Monde, ainsi qu'une approche permettant de le réaliser. En effet, la méthode avancée par Edgar Morin serait un outil fondateur de conscience, de compréhension et de responsabilité pour des citoyens alors capables de faire vivre un régime pleinement démocratique.

Pour lire ou relire tous les épisodes des Jeudis d'Edgar, c'est par ici.


Aurélien
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mercredi 25 mars 2009

Trop... c'est combien?

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À l'UMP comme au PS, des bancs de l'Assemblée Nationale à ceux du Sénat en passant par le Conseil des Ministres et la campagne permanente du Président de la République, c'est le buzz politique du moment: doit-on légiférer sur la rémunération des patrons?


Depuis plusieurs années déjà les annonces de parachutes dorés, d'attribution de stock-options et autres bonus, même en périodes sombres pour les entreprises concernées, choquent les citoyens et alimentent les tensions entre les travailleurs et le patronat. Dans le contexte actuel de crise économique et sociale, ces mêmes annonces venant d'entreprises aidées par l'État ont un effet négatif décuplé. Ainsi, dans un mouvement de panique générale, c'est presque unanimement que la classe politique brandit la menace législative au nez des patrons.

Ce qui m'interroge particulièrement dans tout ce battage politico-médiatique et cette surenchère entre moraline et démagogie, c'est que toutes les critiques se concentrent sur les rémunérations annexes et n'abordent jamais la question du seul salaire. Nicolas Sarkozy qui se présente souvent comme un chasseur de tabous pourrait pourtant s'y attarder.

Sur le cas par exemple de Thierry Morin, PDG de Valeo, qui quitte une entreprise dans laquelle l'État vient d'injecter 19 millions d'euros, qui annonce des dizaines de millions d'euros de perte et supprime 1 600 emplois, avec un chèque de plus de 3 200 000 euros... Trop peu, selon moi, de médias ou de politiciens rappellent que ce montant n'est élevé que parce qu'il correspond a deux ans d'un salaire lui même vertigineux. Thierry Morin percevait un salaire de 1 600 000 euros par an. C'est énorme mais il reste un ''petit joueur'' comparé à certains patrons du CAC 40 qui ont un salaire - j'insiste: hors stock-options ou bonus - quatre à cinq fois plus élevé...

Il est évident qu’il s’agit d’une forme détournée d’accaparement des profits. Quand Nicolas Sarkozy annonce une discussion entre partenaires sociaux sur le partage des profits, et une loi si cette discussion n'aboutit pas, la question du salaire des patrons est incontournable: est-ce trop? Et si oui, ou situer la limite acceptable?

En France, les salaires des plus gros bonnets du CAC 40 étaient, en moyenne, de 2 à 3 millions d’euros par an ces dernières années, 190 fois le SMIC. Pour moi un tel salaire c'est trop, quelles que soient l'entreprise et la charge de travail. Comment croire, par exemple, qu'il n'existe personne suffisamment compétente, volontaire et disponible pour accomplir le même travail pour ''seulement'' 1 000 000 euros? 500 000 euros? Qui pourrait légitimement s'estimer lésé de ne percevoir ''que'' 500 000 euros par an pour quelque travail que ce soit?

La question plus délicate est: à partir de combien c'est trop?

Une bonne approche du problème, et surtout de la solution, serait de fixer un éventail de revenus bruts salariaux allant de 1 (pour un SMIC à temps plein) à X pour les plus hauts revenus, tout en maintenant la progressivité de l’impôt sur le revenu. X variant selon la taille de l'entreprise, et éventuellement selon certaines responsabilités quant à la sécurité et la santé publique ou même l'environnement, entre 1 (soyons fous, mais cela existe, je l'ai vécu) et - je reste ouvert au débat - 15. Pour simple indication, cela correspond actuellement au salaire de Nicolas Sarkozy qui, à la tête de l'État, porte de lourdes responsabilités et dirige une entreprise publique de plus de 5 millions de salariés. 15 fois le SMIC actuel, c'est environ 240 000 euros par an. De quoi rapidement réussir sa vie selon le plus stricte des critères...

A l'échelle européenne, on pourrait étendre cette proposition en la couplant avec celle d’un salaire minimum européen, calé sur le PIB par habitant. Pourquoi, aussi, ne pas autoriser d'aller au-delà de X à condition de voir son taux d'imposition augmenter significativement?

Il me semble qu'associer ce type de mesure à une régulation sérieuse sur les conditions d'attributions - critères de performance économique, bien sûr, mais aussi sociale et environnementale - des stocks-options, bonus et parachutes dorés permettrait de remettre un peu d'éthique, de confiance et de sérénité dans la chaîne économique et sociale.
Aurélien
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mardi 24 mars 2009

Manifeste pour la Métamorphose du Monde

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C'est un appel aux artistes, aux créateurs de ce monde, témoins et acteurs de la crise du monde qui affecte toutes les sphères. Il est le fruit d'une collaboration entre Edgar Morin, le prospectiviste et politologue Pierre F.Gonod, et l'artiste Paskua. Baptisé Appel de Bora Bora, il sera publié, sous forme de manifeste illustré, en marge du sommet du G 20 de Londres, le 2 avril prochain, lors d'un rassemblement de plus de cinq cents artistes internationaux de toutes disciplines.

Ce texte stimule les consciences sur une potentielle métamorphose, improbable dans l'état global de conscience actuelle. Improbable... donc possible ; il y a des raisons d'espérer. Ces raisons s'accrochent à l'éventuelle réalisation d' un projet sociétal cohérent, alternatif, réaliste et visionnaire qui demande un supplément d'âme.


Publié sur le site de l'artiste Paskua, résidant à Bora Bora, ce manifeste propose ainsi sept réformes fondatrices d'une voie nouvelle: réforme politique, politique de l'humanité et de civilisation ; réformes économiques ; réformes sociales ; réforme de la pensée ; réforme de l'éducation ; réforme de vie ; réforme morale.


APPEL A LA METAMORPHOSE DU MONDE

Adresse aux artistes

par Edgar Morin, Pierre Gonod et Paskua


21 Mars 2009

Chers amis,

Permettez nous de vous saluer et de vous féliciter pour votre initiative de former le groupe « Métamorphose ». Nous ne nous étonnons pas que les premiers à s’engager dans ce combat pour le futur soient des artistes. Ils ressentent plus profondément et plus vite que les autres la souffrance et les espérances du monde, leurs œuvres libèrent des forces génératrices – créatives. Nous vous invitons à mettre vos talents au service du vaste mouvement pour la métamorphose du monde dont vous serez les pionniers. L’œuvre singulière de notre ami Paskua en incarne l’avant-garde.

Vous êtes témoins et acteurs de la crise du monde qui affecte toutes les sphères. Une analyse systémique montre qu’elle est le résultat de l’enchevêtrement de multiples composants, des relations et rétroactions innombrables qui se tissent entre des processus extrêmement divers ayant pour sièges les systèmes économiques, sociaux, démographiques, politiques, idéologiques, religieux, l’éthique, la pensée, le mode de vie, l’écosystème, tous en crise.

Le vaisseau spatial terre n’a pas de pilote. Ses quatre moteurs, la science, la technique, l’économie, le profit, sont, chacun incontrôlé. En l’absence d’une gouvernance mondiale, le vaisseau va vers la catastrophe. C’est l’hypothèse la plus probable.

L’improbable c’est la capacité d’une guidance en temps utile pour suivre un autre itinéraire permettant de traiter les problèmes vitaux pour l’humanité, en premier lieu la dégradation de la biosphère sans oublier les menaces nucléaires qui ne sont pas disparues.

Il faudrait une métamorphose, qui dans l’état de conscience actuelle est une hypothèse improbable, quoique non nulle. Mais qu’est, au fait, une métamorphose ? Sinon le changement d’une forme en une autre, et, en biologie, une transformation importante du corps et du mode vie au cours du développement de certains animaux comme les batraciens et certains insectes. Ainsi on parle des métamorphoses du papillon ou des grenouilles. Ici l’auto-destruction est en même temps auto-construction, une identité maintenue dans l’altérité.

Plus généralement la naissance de la vie est une métamorphose d’une organisation chimico-physique. Les sociétés historiques le sont devenues à partir d’un agrégat de sociétés archaïques. Vie et société sont le produit de métamorphoses. Elles sont en danger. L’histoire c’est aussi l’issue tragique du développement d’une capacité à détruire l’humanité. Il y a donc la nécessité vitale d’une meta-histoire. Il n’a pas de fin de l’histoire, contrairement à la thèse de Fukuyama qui avait tiré du triomphe du capitalisme la conclusion de sa pérennité. Les capacités créatrices ne sont pas épuisées. Une autre histoire est possible.

Il y a des raisons d’espérer.

L’Homme Générique de Marx exprime ses vertus génératrices et créatrices inhérentes à l’humanité. Il y a toujours en lui ces capacités. On peut user de la métaphore des cellules souches dormantes dans l’organisme adulte et que la biologie moderne a révélées. De même, il y a dans les sociétés normalisées, stabilisées, rigidifiées, des forces génératrices-créatrices qui se manifestent. : « International art movement for the metamorphosis of the world » en est la preuve.

La crise financière et économique pousse actuellement nombre de dirigeants et d’économistes réveillés de leur torpeur à « réformer le capitalisme ». C’est une nécessité que certains considèrent encore comme une contrainte conjoncturelle. Mais il s’agit d’une crise systémique, beaucoup plus large et profonde, la crise planétaire multidimensionnelle. Et avec elle est concerné l’ensemble des peuples. C’est dans leur sein que vont s’éveiller des forces créatrices et une volonté transformatrice. Si une hirondelle ne fait pas le printemps, des signes forts sont apparus.

Ainsi, de Seattle à Porto Alegre s’est manifestée une volonté de répondre à la mondialisation techno-économique par le développement d’autres formes de mondialisation, allant vers l’élaboration d’une véritable « politique de l’humanité », qui devrait dépasser l’idée de développement.

Nul ne peut faire l’impasse sur l’aspiration multimillénaire de l’humanité à l’harmonie, qu’elle prenne la forme du paradis, des utopies, des idéologies libertaire, socialiste, communiste, puis des révoltes juvéniles des années 60 (Peace-Love). Cette aspiration n’a pas disparu. Elle se manifeste par des myriades de pensées, d’initiatives, d’actions multiples dispersées dans la société civile et qui sont ignorées par les structures politiques et administratives sclérosées.

Les grands mouvements de transformation commencent toujours de façon marginale, déviante, modeste, voire invisible. Il en a été ainsi des religions, de Bouddha, Jésus, Mahomet, du capitalisme, de la science moderne, du socialisme. Aujourd’hui l’alter-mondisme devient un terme à prendre à la lettre : l’aspiration à un autre monde.

Des centaines de propositions ont vu le jour, cela ne suffit pas à en faire un projet sociétal cohérent, alternatif, réaliste et visionnaire. C’est ce « supplément d’âme » que nous proposons avec les « 7 réformes fondatrices » d’une « Voie nouvelle ».

À cette fin, 7 orientations principales sont proposées : la réforme politique, politique de l’humanité et de civilisation ; réformes économiques ; réformes sociales ; réforme de la pensée ; réforme de l’éducation ; réforme de vie ; réforme morale.


1 - La réforme politique : politique de l’humanité et de civilisation

La voie en a été tracée par des travaux successifs pour régénérer la pensée politique[1].

Il y a plus de 40 ans Edgar Morin constatait la crise de la politique à tous les échelons. La politique en miettes trahissait la difficulté, l’échec dans la gestation d’une politique de tout l’être humain, ou anthropolitique. C’est ce dernier concept majeur qui sera développé et enrichi dans des œuvres successives[2].

Aujourd’hui, avec la mondialisation, la crise politique est à la fois plus profonde et généralisée, elle touche tous les niveaux et conduit à veiller à penser en permanence et simultanément planétaire, continental, national et local.

La politique de l’humanité est planétaire et « la terre-patrie » est l’héritière concrète des internationalismes, encore en germe au sein de l’alter-mondialisme.

Il s’agit de sauvegarder indissolublement l’unité et la diversité humaine. Le trésor de l’unité humaine est la diversité, le trésor de la diversité est l’unité. Il s’ensuit la nécessité d’institutions planétaires pour la sauvegarde de l’humanité, compétentes pour traiter les problèmes vitaux et mortels de la biosphère, de l’économie, des inégalités sociales, de l’infériorité du statut de la femme, des armes de destruction massive.

Dans le monde global, le développement d’une conscience planétaire est la dimension du défi, et est inséparable de celle du destin commun de l’humanité. Cette conscience entière, encore embryonnaire, sera la condition de la réforme de l’ONU, instance d’une société-monde dotée d’un système juridique, d’une gouvernance, d’un horizon de démocratisation, de solidarité, de fraternité. À son tour l’institution rétroagira positivement sur le développement de la conscience planétaire.

C’est aussi à l’échelle globale qu’il convient de revenir sur l’idée de développement qui est devenu le leitmotiv de tous les discours politiques. Il faut dépasser cette notion ou développer l’idée elle-même.

Sa carence tient à son noyau exclusif technico-économique fondé sur le seul calcul. Le développement technico-économique est conçu comme la locomotive qui doit forcément entraîner démocratie et vie meilleure. La réalité est plus ambivalente. C’est aussi la destruction des solidarités traditionnelles, l’exacerbation des égoïsmes, et, finalement, l’ignorance des contextes humains et culturels. En effet, le développement tel qu’il est pratiqué s’applique de façon indifférenciée à des sociétés et cultures très diverses, sans tenir compte de leurs singularités, de leurs savoirs, savoir-faire, arts de vivre, y compris chez les peuples que l’on réduit à une vision analphabétisme alors qu’on en ignore les richesses de leurs cultures orales traditionnelles.

Le développement repensé doit respecter les cultures et intégrer ce qu’il y a de valable dans l’idée actuelle de développement, mais pour le concevoir dans les contextes singuliers de chaque culture ou nation.

La politique de réforme de la civilisation concerne toutes les parties du monde occidentalisé. Elle s’exercerait contre les effets négatifs croissants du « développement » de notre civilisation occidentale, viserait à restaurer les solidarités, re-humaniser les villes, revitaliser les campagnes. Elle renverserait l’hégémonie du quantitatif au profit de celle du qualitatif, de la qualité de la vie, « moins mais mieux », contribuerait à la réforme de vie.

Elle reconsidérerait nécessairement la notion de croissance, dépassant l’alternative croissance/décroissance, elle prendrait en compte ce qui doit croître ou décroître, ce qui doit demeurer stationnaire, au terme d’une réflexion plus complexe que la croissance à tout prix.

Une telle réforme, de portée planétaire pourrait et devrait être entreprise à l’échelle d’une nation, exemple pour son extension à l’échelle continentale. L’Union Européenne et l’Amérique Latine paraissent plus mûres pour s’engager dans cette nouvelle voie.


2 - les réformes économiques

La débâcle financière, la récession économique, les plans de sauvetage du crédit, condition permissive du capitalisme, la protection par l’Etat d’industries entières comme l’automobile, la relance de dépenses d’infrastructure, conduisent les dirigeants d’un monde désormais pleinement capitaliste à essayer de le remettre sous contrôle, à placer « un pilote dans l’avion ». Simultanément à notre réunion et cet appel, le G20 se réunit. Nous verrons ce qu’il en sort. Nous verrons s’il s’agit d’un jeu à somme nulle, chacun protégeant son économie et se gardant que les partenaires en bénéficient.

Les victimes de la crise ne sont pas les banquiers, ni les riches, mais les gens pauvres des pays riches et les pauvres des pays pauvres. La récession crée du chômage, mais elle est aussi prétexte à licenciements pour, dans le cadre d’une compétition féroce, réduire les dépenses salariales afin d’assurer les profits. Les dirigeants du monde ne sont pas frappés subitement par la grâce de la nuit française du 4 août 1789 et l’abolition des privilèges, la plupart d’entre eux en sont les défenseurs. Il faut donc, en plus de la contrainte du sauvetage du système, la poussée des forces sociales dispersées dans le monde, pour donner un sens aux mesures et ouvrir une nouvelle voie, établir une institution permanente, sorte de conseil de la sécurité économique, chargé des régulations de l’économie planétaire et du contrôle des spéculations financières.

La sortie du modèle énergétique actuel est le grand chantier du siècle. Il n’est plus durable, non seulement en raison de l’épuisement, un jour ou l’autre, des ressources pétrolières, mais de la détérioration de l’environnement, du changement climatique dont il est vraisemblablement une des causes. On ne sous-estime pas le mouvement de recherche et développement d’amélioration des rendements énergétiques et des énergies renouvelables, mais le principal tient à la réforme du modèle de développement et à celle du mode de vie.

Il faudra faire face aussi à un autre défi mondial : nourrir l’humanité. Bien que le boom démographique se soit atténué, il n’en demeurera pas moins que dans 50 ans il y aura -sauf pandémie mondiale- 9 milliards d’êtres à nourrir. Les superficies cultivables n’étant pas extensibles, il faudra augmenter les rendements des terres. Comment ? Par l’utilisation massive des engrais et pesticides, dont on mesure les dégâts dans les pays qui ont industrialisé leur agriculture ? L’irrigation, qui consomme la plus grande part de l’eau, qui, par ailleurs, devient une ressource rare ? Par la modification génétique des organismes, avec les interrogations redoutables pour l’environnement et la mise en tutelle des paysans par les monopoles ?

Politiques de l’énergie et de la faim peuvent être en opposition. Celle des biocarburants à partir de produits agricoles signifie que la priorité est donnée, implicitement, au modèle de consommation actuel de l’énergie, et que le reste compte moins.

Il faudra que la communauté internationale fasse des choix clairs.

Quel autre modèle est envisageable ?

D’abord par un New Deal de grands programmes collectifs à l’échelle de l’humanité. Ces grands programmes mondiaux devraient être complétés par des programmes continentaux et nationaux

Le dégagement de la tyrannie des marchés internationaux requiert localement l’essor d’une économie plurielle. Des initiatives sont en cours, par exemple la création et l’extension des mutuelles, des coopératives de production et de distribution, les coopératives de femmes en Afrique et en Asie, le commerce de proximité de l’alimentation, le commerce équitable, des entreprises citoyennes, l’agriculture fermière et biologique, le micro-crédit, voire des monnaies locales. Toutes ces actions, au raz du sol, nées dans le système et à cause de lui, sont autant de chrysalides de la métamorphose


3 - Réformes sociales

Le monde crie d’inégalités et d’injustices. Les idéaux libertaires, socialistes, communistes, ont historiquement combattu celles-ci. De nouveau l’internationalisme, mais planétaire cette fois, est à l’ordre du jour. La pauvreté continue à frapper une grande partie de la population du globe, alors que jamais les disponibilités scientifiques, techniques n’ont été aussi grandes. Les inégalités s’expriment grossièrement par les inégalités du PIB entre nations et par personne.

Le rêve ancien de l’utopie égalitaire, par exemple, un revenu universel d’existence, reste une visée qui n’est pas celle des institutions internationales actuelles. Les différenciations ont grandi avec la mondialisation. Le Tiers-Monde des années 60 a volé en éclats. L’économie pétrolière a donné une rente de situation aux pays du Golfe, qui ont fait appel à des migrants, corvéables et rejetables. La Chine, virée au capitalisme sauvage, réalise l’accumulation primitive sur le dos des masses paysannes. Sa percée industrielle pour les biens manufacturés, si elle permet, heureusement, des progrès du niveau de vie interne, a pour contre partie la suppression d’emplois ailleurs et une pression sur les salaires des pays développés. Le problème est devenu la répartition du profit à l’échelle mondiale. Comment permettre la progression du niveau de vie dans les pvd sans altérer celui des pays développés et résorber les inégalités partout ? Comment faire converger des forces sociales défendant leurs revendications nationales dans un ensemble plus vaste dominé par les firmes multinationales ?

Nous pourrions en Europe fournir de premières réponses. L’harmonisation salariale « vers le haut » est le combat à venir, car il est clair que le capital tentera de faire supporter le poids de la crise à ses salariés. L’harmonisation de la protection sociale, et celle de la fiscalité, sont d’autres chantiers.

Qu’en est-il aussi de la retraite des personnes âgées. Fort heureusement l’espérance de vie a augmenté suite aux progrès de la médecine et de l’hygiène. Mais cette prolongation est très inégale entre, par exemple Haïti et le Japon, et en France entre cadres supérieurs et ouvriers. La conséquence de l’allongement de la vie c’est le vieillissement de la population, et avec elle, partout, la difficulté du financement des retraites et de la protection sociale. Vaste question qui ne peut-être reportée en attendant l’hypothétique retour de la croissance et qui met à l’épreuve la solidarité intergénérationnelle. Des normes mondiales, là encore, seraient en phase avec le problème sociétal.

Les réformes économiques et sociales sont en relation récursive. Les choix dans la division internationale du travail déterminent les choix sociaux et réciproquement. Ils doivent être traités de pair en anticipant leurs conséquences, y compris leurs impacts géopolitiques.


4 - réforme de la pensée

Il est difficile de penser le présent de la crise planétaire et ses perspectives. D’autant que la vitesse des transformations et la mondialisation qui agissent sur toutes les sphères brouillent les représentations. La complexité de la situation donne le vertige et conduit la plupart d’entre nous à un sentiment d’effroi et d’impuissance qui amènent à renoncer à sa compréhension et à l’action.

La compréhension du monde est impossible avec le morcellement actuel de la pensée. L’enfermement disciplinaire rend inapte à percevoir et concevoir les problèmes fondamentaux et globaux, d’où la nécessité d’une pensée complexe qui puisse relier les connaissances, les parties au tout, le tout aux parties, et qui puisse concevoir la relation du global au local et du local au global. Nos modes de pensée doivent intégrer un va-et-vient constant entre ces niveaux.

Pour dominer la complexité du monde, le système de pensée doit être complexe.

Si nos esprits restent dominés par une façon mutilée, incapable de saisir les réalités dans leur complexité et dans leur globalité, si la pensée philosophique reste enfermée dans des jeux de dentelle, alors nous allons vers des catastrophes. Seule une pensée apte à saisir la complexité non seulement de nos vies, destins, de la relation individu-société-espèce, mais aussi celle de l’ère planétaire, peut opérer le diagnostic de la course de la planète vers l’abîme, et définir les orientations qui permettraient de donner un fil directeur aux réformes primordiales.

En bref, seule une pensée complexe peut nous armer pour préparer la métamorphose globale, sociale, individuelle et anthropologique.


5 - Réforme de l’éducation

Elle est peut-être la condition permissive de tout le reste.

L’éducation forme un guide d’existence, individuel et collectif, un modèle qui se transmet entre générations. C’est un système de puissance lourde, à inertie et temps long. C’est pourquoi elle est au cœur de l’évolution des sociétés.

La transmission de connaissances ne met pas à l’abri des erreurs et illusions qui parasitent l’esprit humain. Il s’agit d’armer chaque esprit dans le combat vital pour la lucidité. Il est donc nécessaire d’introduire et de développer dans l’enseignement l’étude des caractères cérébraux, mentaux, culturels, des processus et modalités des connaissances, des dispositions tant psychiques que culturelles. Cette remarque préalable soulève le problème de l’adéquation de l’éducation actuelle et de son contenant.

Les principes d’une connaissance pertinente sont les suivants : promouvoir une connaissance capable de saisir les problèmes globaux et fondamentaux pour y inscrire les connaissances partielles et locales ; enseigner la condition humaine ; expliquer l’identité terrienne ; éveiller à la compréhension de l’autre. Partant de ceux-ci il faut bâtir de nouveaux curricula.

L'enseignement doit contribuer, non seulement à une prise de conscience de la trinité individu-espèce-société, et ce qu’elle implique comme comportement vis-à-vis des autres et de la nature, avec notre Terre-Patrie, mais aussi permettre que cette conscience se traduise en une volonté de réaliser la citoyenneté terrienne.


6 - La réforme de vie

C’est le problème concret sur lequel devraient converger toutes les autres réformes.

Nos vies sont dégradées et polluées par l’état monstrueux des relations entre les humains, individus, peuples, par l’incompréhension généralisée d’autrui, par le prosaïsme de l’existence consacrée aux taches obligatoires que ne donnent pas de satisfaction, et qui déferlent à présent dans le monde entier, par opposition à la poésie de l’existence qui est congénitale à l’amour, l’amitié, la communion, le jeu.

La recherche d’un art de vivre est un problème très ancien abordé par les traditions de sagesse des différentes civilisations et en occident par la philosophie grecque. La réforme de vie vise à régénérer l'art de vivre en art de vivre poétiquement. Elle se présente de manière particulière dans notre civilisation occidentale caractérisée par l'industrialisation, l'urbanisation, la recherche du profit, la suprématie donnée au quantitatif… Civilisation qui régit aujourd’hui sur la planète apportant non seulement ses indéniables vertus mais aussi ses moins indéniables vices et dégradations qui se sont révélées dans le monde occidental d'abord et qui déferlent à présent dans le monde entier.

L’homme vit aujourd’hui dans une « Technosphère ». Et il en fait partie intégrante. Malgré l’essor récent des biotechnologies, c’est la civilisation mécanique qui domine depuis la révolution industrielle du 20 e siècle, et dont la robotisation constitue le point dominant. Le chronomètre est le maître, et, avec lui, les cadences de travail, la réduction des temps alloués et le stress, les flux tendus dans l’entreprise, contraintes de la compétitivité et du profit à court terme. Les nouvelles technologies de l’information, potentiellement libératoires de la communication personnelle, deviennent une tyrannie avec le téléphone portable, la perte de liberté qui s’ensuit quand tout individu peut-être suivi voire traqué n’importe où. Ainsi, la combinaison de l’évolution de la civilisation industrielle sous l’emprise des nouvelles technologies, des nouvelles conditions du travail et du profit, provoque une mutation par rapport au temps, l’urgence se transforme en instantanéité. Le culte de l’urgence conduit à une société malade du temps, et qui perd le temps de vivre. Elle se défend en revendiquant du temps libre.

La société en devient consciente et réagit avec les moyens dont elle dispose. L’aspiration à « une vraie vie » se manifeste sous la forme d’antidotes au mal-être physique, moral et spirituel par le recours aux psychiatres, psychanalystes, aux psychotropes, addictions et drogues diverses. Elle se tourne aussi vers la religion, l’occultisme, pour satisfaire ses besoins spirituels étouffés dans une civilisation vouée aux besoins matériels, à l’efficacité et à la puissance.

La réforme de vie doit nous conduire à vivre les qualités de la vie, à retrouver un sens esthétique, à travers l'art bien sûr mais également dans la relation à la nature, dans la relation au corps, et à revoir nos relations les uns aux autres, à nous inscrire dans des communautés sans perdre notre autonomie. C'est le thème de la convivialité évoqué par Illich dans les années 70. Il existe aujourd'hui, un peu partout, des germes de cette réforme. Ils apparaissent à travers l’aspiration à une autre vie, le renoncement à une vie lucrative pour une vie d’épanouissement, les choix de vie visant à mieux vivre avec soi-même et autrui, ainsi que dans une recherche d’accord avec soi-même et le monde. Cette aspiration à vivre "autrement" se manifeste de façons multiples et l'on assiste à des recherches tâtonnantes, un peu partout recherche de la poésie de la vie, amours, fêtes, copains, raves parties. Si on considère ensemble ces éléments qui, séparément, semblent insignifiants, il est possible de montrer que la réforme de vie est inscrite dans les possibilités de notre civilisation. Le dénominateur commun en est : la qualité prime sur la quantité, le besoin d’autonomie est lié aux besoins de communauté, la poésie de l’amour est notre vérité suprême.

La prise de conscience que « la réforme de la vie » est une des aspirations fondamentales dans nos sociétés est un levier qui peut puissamment nous aider à ouvrir la Voie.


7 - La réforme morale

Barbarie de nos vies ! Nous ne sommes pas intérieurement civilisés. La possessivité, la jalousie, l’incompréhension, le mépris, la haine, l’aveuglement sur soi-même et sur autrui sont notre quotidien. Que d’enfers domestiques sont les microcosmes de l’enfer plus vaste des relations humaines.

Nous retombons là sur une préoccupation très ancienne puisque les principes moraux sont présents tant dans les grandes religions universalistes que dans la morale laïque. Mais les religions qui ont prôné l’amour du prochain ont déchaîné des haines épouvantables, et rien n’a été plus cruel que ces religions d’amour.

Il semble donc évident que la morale mérite d’être repensée et qu’une réforme doit l’inscrire dans le vif du sujet. La réforme morale nécessite, d’abord, l’intégration, dans sa propre conscience et sa propre personnalité, d’un principe d’auto-examen permanent, car, sans le savoir, nous nous mentons à nous-mêmes, nous nous dupons sans cesse.

Si on définit le sujet humain comme un être vivant capable de dire « je », autrement dit d’occuper une position qui le met au centre de son monde, il s’avère que chacun de nous porte en lui un principe d’exclusion (personne ne peut dire «je » à ma place). Ce principe agit comme un logiciel d’auto-affirmation égocentrique, qui donne priorité à soi sur toute autre personne ou considération et favorise les égoïsmes. Dans le même temps, le sujet porte en lui un principe d’inclusion qui nous donne la possibilité de nous inclure dans une relation avec autrui, avec les « nôtres » (famille, amis, patrie), et qui apparaît dès la naissance où l’enfant ressent un besoin vital d’attachement. Ce principe est un quasi logiciel d’intégration dans un nous, et il subordonne le sujet, parfois jusqu’au sacrifice de sa vie. L’être humain est caractérisé par ce double principe, un quasi double logiciel : l’un pousse à l’égocentrisme, à sacrifier les autres à soi ; l’autre pousse à l’altruisme, à l’amitié, à l’amour... Tout, dans notre civilisation, tend à favoriser le logiciel égocentrique. Le logiciel altruiste et solidaire est partout présent, inhibé et dormant, et il peut se réveiller. C’est donc ce logiciel qui doit être développé.

Il faut donc concevoir également une éthique à trois directions, en vertu de la trinité humaine : Individu-société-espèce, les trois en interrelations permanentes.

Dans ce sens, l'éthique individu-espèce nécessite un contrôle mutuel de la société par l'individu et de l'individu par la société, c'est-à-dire la démocratie; et au xxie siècle la solidarité terrestre.

L'éthique doit se former dans les esprits à partir de la conscience que l'humain est à la fois individu, partie d'une société, partie d'une espèce. Nous portons en chacun de nous cette triple réalité. Aussi, tout développement vraiment humain doit-il comporter le développement conjoint des autonomies individuelles, des participations communautaires et de la conscience d'appartenir à l'espèce humaine.

À partir de cela s'esquissent les deux grandes finalités éthico-politiques du nouveau millénaire : établir une relation de contrôle mutuel entre la société et les individus par la démocratie, accomplir l'Humanité comme communauté planétaire.


En conclusion : limites et possibilités

Les réformes sont interdépendantes. Les réformes morale, de la pensée, de l’éducation, de civilisation, de la politique, celle de la réforme de vie s’entr’appellent les unes les autres. Par là même leurs développements créeraient une synergie, une dynamique nouvelle qui serait plus que leur somme.

Ceci est une énorme potentialité, mais nous devons aussi être conscients de leur limite. Homo est non seulement sapiens, faber, economicus, mais aussi demens mythologicus, ludens… On ne pourra jamais éliminer la capacité délirante, on ne pourra jamais rationaliser l’existence (ce qui serait au demeurant, la normaliser, la standardiser, la mécaniser…) On ne pourra jamais réaliser l’utopie de l’harmonie permanente, du bonheur assuré.

Ce qu’on peut espérer c’est non plus le meilleur des mondes, mais un monde meilleur.

Revenons au point de départ : nous allons vers l’abîme. Mais il y a des milliards de chrysalides végétales, animales, humaines qui sont en métamorphose. Ce sont des forces immenses potentielles mais conditionnées à leur environnement. Concernant l’humanité des forces, encore virtuelles pour l’essentiel, doivent se mobiliser. L’abîme comme la métamorphose ne sont pas fatals.

La Voie des sept réformes proposée ici nous semble la seule susceptible de régénérer assez le monde pour faire advenir la métamorphose, pour un monde meilleur.

En faire une réalité suppose la mobilisation de tous ceux qui y aspirent, en un véritable Mouvement pour la Métamorphose du Monde.


Edgar Morin, philosophe, sociologue


Pierre F. Gonod, prospectiviste, politologue


Paskua, artiste plasticien



Aurélien
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vendredi 20 mars 2009

Les dangers de la ruée vers l'ORE

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Avec moins de grévistes mais plus de monde dans les rues que le 29 janvier dernier, la colère populaire ne faiblit pas, au contraire. Feignant d'entendre et de comprendre la rue, l'UMP s'invente une polémique interne sur un éventuel aménagement symbolique du bouclier fiscal qui , comme chacun sait déjà, n'aura jamais lieu. De leur côté les partenaires sociaux, dans leurs revendications sur l'emploi et le pouvoir d'achat notamment, restent concentrés et se montrent déterminés à faire reculer Nicolas Sarkozy. Un grand mouvement social a eu lieu hier.


Les critiques pleuvent sur la politique économique et sociale du Président de la République, avec pour cible principale la loi TEPA qui englobe le bouclier fiscal et la réforme sur les heures supplémentaires. Il me semble que dans toute cette agitation une mesure, votée par le parlement en juillet 2008, est oubliée. Elle risque pourtant de causer d'énormes dégâts en terme de pouvoir d'achat et de relance économique dans les mois à venir ; il s'agit de l'offre raisonnable d'emploi, ou ORE.

Répondant à une promesse de campagne, lancée dans un contexte de croissance, de baisse du chômage et d'une ambition illusoire de plein emploi, cette mesure qui me paraissait déjà injuste il y a 10 mois s'avère socialement dangereuse aujourd'hui, alors que les prévisions de l'INSEE en matière d'emploi et de récession sont, c'est un euphémisme, pessimistes.

Selon ces chiffres de l'INSEE, on pourrait comptabiliser 2,6 millions de chômeurs en juin prochain. À ce rythme le seuil symbolique et inquiétant des 3 millions de chômeurs pourrait être atteint avant la fin de l'année. Personne ne voyant un début de fin crise à l'horizon, on peut tabler sans trop de risques sur le fait que bon nombre de ces chômeurs ne retrouveront pas d'emploi pendant de longs mois. D'ailleurs, avant la crise déjà, l'OCDE estimait la durée moyenne du chômage en France autour de 14 mois.

Que dit le texte sur l'offre raisonnable d'emploi? Qu'au fil des mois de chômage le demandeur d'emploi est obligé d'accepter des offres selon des critères de moins en moins exigeants, notamment en ce qui concerne la rémunération:

Le salaire de l’emploi proposé doit représenter au moins 95% du salaire antérieur après trois mois de chômage, au moins 85% après 6 mois, au moins le montant de l’allocation perçue après un an. Il ne peut être inférieur au salaire normalement pratiqué dans la région et dans le domaine d’activité et ne peut contrevenir aux règles législatives et réglementaires relatives au salaire minimum ; après un an sans emploi, le chômeur sera obligé d’accepter tout emploi rémunéré "à hauteur du revenu de remplacement " versé par les Assedic, ou par l’Etat (Allocation spécifique de solidarité) s’il est en fin de droits.

Autrement dit, à l'heure de la reprise des millions de personnes seront dans l'obligation d'accepter des salaires inférieurs de 15% à 25% - dans le meilleur des cas! - à ceux qu'ils percevaient avant de perdre leur emploi précédent.

Pour les grands patrons comme Serge Dassault, je me doute que c'est plutôt une bonne nouvelle de voir le coût de la main d'œuvre ainsi diminuer. C'est d'ailleurs à se demander si les grands dirigeants qui siègent simultanément aux conseils d'administration des grand groupes (Total, Renault, Veolia, L'Oréal...) et des grandes banques (BNP, Société Générale...) qui rechignent à accorder des prêts aux PME/PMI, ne profitent pas de la crise pour dégraisser allègrement, et pousser leurs sous-traitants et fournisseurs à faire de même, afin de maximiser cet effet négatif de l'ORE sur les salaires... J'aimerais poser la question à Laurence Parisot, elle qui dirige le MEDEF tout en siégeant au gouvernement d'entreprise de la BNP et de Michelin...

Quelles pourraient être les conséquences après la crise?

Le pouvoir d'achat en aura pris un sérieux coup, et ce à tous les niveaux de salaires du smicard au cadre. L'activité, déjà au point mort, ne pourra pas vivre une relance par la consommation. L'endettement des ménages ne pourra qu'augmenter, de même pour l'endettement national puisque les recettes fiscales diminueront tandis que les prestations sociales, elles, ne feront que s'accroître. Autant d'éléments qui feront que la sortie de crise économique sera illusoire et aggravera encore la crise sociale.

Ainsi, alors que tout le monde braque les projecteurs sur le bouclier fiscal en espérant un geste aussi symbolique qu'improbable du Chef de l'État, c'est peut-être une mesure moins symbolique mais qui s'annonce catastrophique qu'il faudrait remettre en question. Il y a urgence.


Aurélien
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mardi 17 mars 2009

Ce que penseraient les immortels

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Nouveau billet, nouvelle chaîne... Après ce billet j'aurai comblé mon retard accumulé ce week-end. C'est Nelly, cette fois, qui me jette dans l'eau bouillante d'une chaîne exigeante: il s'agit de choisir de quatre à six écrivains français, ou alors, pour ceux qui préfèrent la littérature étrangère, des écrivains étrangers, et d'imaginer quel serait leur positionnement politique aujourd'hui"... et ce n'est pas tout, il faut considérer leurs "convictions profondes", et surtout choisir des auteurs qui ne doivent pas avoir vécu à une époque postérieure au XIXème siécle...


Embarqué dans une véritable machine à faire des allers-retours dans le temps, c'est à la fois enthousiasmé par le principe et impressionné par le défi que je me suis prêté à cet exercice pour quatre auteurs. Conscient aussi d'un danger: la facilité à croire que les gens que l'on admire pensent comme nous... ou que nous pensons comme eux.


François Rabelais:

Rabelais s'est peu impliqué en politique, mais c'est son humanisme enthousiaste, évidemment exposé dans Pantagruel et d'avantage encore dans Gargantua, qui m'a incité à le choisir. Un humanisme rénovateur de la philosophie et de la morale. Derrière la comédie se cache une utopie humaine, une soif intellectuelle particulièrement créatrice tendant à rapprocher savoir et culture populaire, païens et chrétiens aussi. Il était aussi très attaché à ses terres d'origine, du côté de Chinon, et à la France, on pourrait le qualifier de patriote. Autant d'éléments qui me laissent penser qu'il apprécierait François Bayrou aujourd'hui. Au point de s'encarter au MoDem? Peut-être pas. Rabelais tenait à sa liberté de parole comme à la prunelle de ses yeux, et même si cette liberté reste grande au MoDem, je pense qu'elle aurait été déjà trop restreinte pour lui.

Pierre Corneille:

J'ai choisi Corneille parce que j'aime le théâtre et la politique. Dans Le Cid ou Horace, entre autres, il est peut-être un des premiers metteurs en scène français de la dimension politique, rappelant que les hommes politiques ne sont pas au-dessus des lois. Son œuvre reste pourtant ambigüe - il aimait à jouer sur les nombreuses contradictions de la politique - quant à ses véritables convictions politiques. On pourrait toutefois considérer sa rupture avec la politique de Richelieu, ainsi que son attachement à l'héroïsme, l'intégrité et la culture pour dire qu'il aurait certainement été un fervent admirateur de De Gaulle. J'imagine qu'il serait aujourd'hui proche des gaullistes agacés par le pouvoir actuel.


Denis Diderot:

Voilà un cas beaucoup plus simple à mes yeux. Avant tout, son roman avant-gardiste Jacques le fataliste prouve qu'il estimait et faisait appel à l'intelligence de ses lecteurs. Ensuite, même s'il s'est peu impliqué en politique, deux idées principales sont ressorties de ses écrits, surtout à la fin de sa vie. Le rejet du despotisme, d'abord, et l'importance de l'enseignement non religieux, précision importante, pour la sérénité du développement social. Pour cela, Diderot serait certainement en phase avec un François Bayrou défenseur de la séparation des pouvoirs et de la laïcité, et probablement proche du Mouvement Démocrate.

Au passage, il s'est aussi investi pour les droits d'auteurs... que dirait-il d'Hadopi aujourd'hui?


Jules Verne:

Je triche un peu puisqu'il est mort en 1905, et a donc vécu au XXe siècle, mais je tenais à l'inclure dans ce billet. C'est le père de la science-fiction, de l'anticipation, un genre que j'apprécie particulièrement. Suis-je tombé dans le piège cité plus haut qui consiste à rapprocher à soi les auteurs que l'on admire? Peut-être... En tout cas je vois un point majeur qui rapprocherait Jules Verne du Mouvement Démocrate d'aujourd'hui, c’est sa volonté de résoudre en l'instant les antagonismes idéologiques de son époque, au point de rejoindre une liste municipale républicaine (gauche modérée) face aux conservateurs tout en revendiquant ses propres convictions conservatrices. C'était sa manière d'indiquer qu'il était temps de replacer le citoyen au cœur de la politique et de passer outre les clivages stériles. Redoutant les meneurs d'hommes ambitieux, il recherchait la raison, l'équilibre, un respect de la vie et de l'humain.


Ouf... Je n'ai plus qu'à passer le relais à d'autres. Bonne chance à: Florent, au Crapaud, au kiwi le Chafouin et Alcibiade.


Aurélien
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lundi 16 février 2009

Faces à faces

Trois faces à faces ont retenu mon attention aujourd'hui:


Le comble de la furtivité
Depuis des années les puissances nucléaires de ce monde se livrent une bataille navale sous-marine. C'est à qui aura le sous-marin nucléaire le plus furtif, à qui pourra patrouiller les océans en long, en large et en travers sans se faire repérer. À ce jeu là, la France et la Grande-Bretagne excellent, notamment depuis le lancement de la dernière génération de sous-marins. Ces derniers ont atteint un niveau de discrétion si impressionnant... qu'ils peuvent entrer accidentellement en collision frontale.
C'est ce qui s'est passé au début du mois entre le Triomphant français et son homologue britannique HMS-Vangard. Un accident rarissime et heureusement sans grande conséquence: quelques bosses sur la coque côté anglais, un sonar endommagé côté français. Au pire, il est envisageable que l'une des deux puissances, ou les deux, soit en mesure de déterminer la signature acoustique de l'autre, ce qui serait sans doute très mal vu par les états-majors même si, heureusement, il s'agit d'alliés.
Mais ce n'est rien comparé aux vies qui étaient à risque, à une éventuelle fuite radioactive, à la possible perte de têtes nucléaires... le pire a été évité.




La rupture d'après

On ne sait pas s'ils pourront nous éviter le pire. On ne peut pas dire non plus qu'ils soient véritablement furtifs, encore moins alliés. Il n'y a pas de risque nucléaire mais ce face à face pourrait faire de gros dégâts. Demain, Xavier Bertrand, Secrétaire Général de l'UMP, retrouve son siège de député à l'Assemblée Nationale, où le groupe UMP est présidé par Jean-François Copé. Les deux aspirants désignés à la succession de Nicolas Sarkozy - à la tête de la droite française et si possible au-delà... - se retrouvent donc sur le même terrain.
Ils ne cachent pas la détestation qu'ils éprouvent l'un pour l'autre, mais se disent capables de mettre leurs ambitions de côté avant les présidentielles de 2012, sinon 2017. À respectivement 38% et 34% d'opinions favorables selon le baromètre Ipsos de janvier 2009, Xavier Bertrand et Jean-François Copé amorceront demain un long duel, à rendre jaloux les éléphants du PS, qui sera politiquement mortel pour au moins l'un des deux.
En attendant, ils placent leurs pions et à ce petit jeu il semble que ce soit Jean-François Copé qui ait l'avantage en "cultivant sa proximité", selon l'expression du Figaro, avec Brice Hortefeux, l'ami du Président et détenteur des clés pour les investitures UMP aux élections. De plus le destin de Xavier Bertrand semble définitivement lié à celui de Nicolas Sarkozy, quand Jean-François Copé peut encore se présenter comme une alternative au Sarkozisme... s'il arrive à vendre l'idée de rompre avec la rupture.


Le scénariste

Voici l'un des nombreux surnoms que l'on pourrait donner à Nicolas Sarkozy tant il semble constamment mettre en scène son propre personnage comme ses partenaires et figurants. Pour le coup il est aussi producteur, réalisateur et distributeur, sans oublier, bien sûr, qu'il tient le premier rôle.
Pour la sortie ce mercredi de son dernier long métrage, traitant d'un véritable affrontement politique sur fond de crise sociale, il a tout misé sur le montage. Il a défini l'enchaînement des scènes, en a coupé certaines, et pré-déterminé les réactions de tous les protagonistes. Comme dans tous ses films, le Président assure lui-même toutes ses cascades. Le dialogue (social) est grossier et figé, mais on l'oublit grâce, paraît-il, à un dénouement inattendu qui "surprendra tout le monde".
Reste à connaître le titre de l'œuvre et bien sûr l'accueil que lui réserveront la presse et les spectateurs...



Aurélien
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vendredi 13 février 2009

Les raisons de la colère

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En une semaine, depuis son intervention télévisée du 5 février, Nicolas Sarkozy est sur tous les fronts, en campagne permanente. Sans même compter la charge de travail que représentent la gestion de la crise économique, la préparation du G20 du mois d'avril, les investitures UMP pour les prochaines élections européennes ou le suivi de la fronde des enseignants-chercheurs, il a successivement annoncé la suppression de la Taxe Professionnelle, le plan de secours pour l'automobile ainsi qu'un comité interministériel de l'Outre-mer, sans oublier sa visite en Irak et au Koweït et aujourd'hui son intention de réduire le congé parental d'éducation compensé par la création de 200 000 places d'accueil pour les enfants. Le tout est exécuté en respectant la stratégie de communication en place depuis longtemps: je déforme, je culpabilise, j'annonce.




Sur la politique familiale, le Président nous offre un nouvel exemple de cette stratégie, comme à son habitude il arrange la réalité à son avantage pour mieux imposer son idée:
Bien sûr qu'une femme qui souhaite s'occuper à plein temps de l'éducation de ses enfants, c'est formidable, (...) mais ça doit être un choix. Ma crainte c'est que cette femme après avoir fait cela n'ait plus la chance de retrouver un emploi, parce qu'on lui dit après qu'elle est trop vieille.

Encore une fois donc, la réalité est déformée, et même renversée ; hypocrisie quand tu nous tiens... D'abord pour bénéficier du congé parental d'éducation il faut être salarié de son entreprise depuis un an. Ensuite, une simple vérification sur le site du Servie Public met à jour le mensonge populiste du patron de l'UMP. Voici les vraies conséquences du congé parental d'éducation sur le contrat de travail:

Pendant la durée du congé parental, le contrat est suspendu mais non rompu et le salarié n'est pas rémunéré.

Pour l'ancienneté, le congé est pris en compte pour moitié.

Néanmoins, des accords de branche peuvent prévoir les conditions dans lesquelles la période d'absence des salariés, dont le contrat est suspendu pendant un congé parental d'éducation à temps plein, est intégralement prise en compte.

Le salarié conserve le bénéfice de tous ses avantages acquis.

À son retour dans l'entreprise, le salarié a même droit à une formation professionnelle en cas de changement de techniques ou de méthodes de travail. Ainsi, puisque le congé parental ne génère pas de risque au niveau de l'emploi, il est clair que les parents qui décident d'en bénéficier choisissent, et non subissent par défaut, cette option. Ceux qui subissent sont celles et ceux, bien plus nombreux, qui sont obligés de reprendre leur activité professionnelle, au détriment de l'éducation de leur enfant, pour des questions matérielles.

Le Président annonce ensuite: Pour rendre effective la conciliation de la vie familiale et de la vie professionnelle, il faut "que l'on puisse proposer 200 000 places d'accueil supplémentaires d'ici à 2012, la fin de mon quinquennat".

Chiche? Selon les chiffres d'Attac France, recalculés pour correspondre à ces 200 000 places annoncées, cette mesure coûterait 4 milliards d'euros pour la construction, puis entre 2 et 3 milliards d'euros par an pour le fonctionnement. Où trouver autant d'argent? Les caisses de l'État sont vides et les collectivités locales qui devront certainement contribuer à ces dépenses sont dans le flou total depuis la décision de supprimer la taxe professionnelle... Alors quoi? On emprunte? On creuse encore la dette? Autant dire qu'il s'agit là, encore une fois, d'un effet d'annonce.

Sur ce sujet comme sur tous les autres, on déforme la réalité pour ensuite mieux sortir de sa manche un chiffre aussi impressionnant que démagogique. L'Élysée ne se rend pas compte que cette méthode est maintenant éculée. Elle a vécu sur le paquet fiscal, sur la réforme de l'audiovisuel public, du statut des enseignants-chercheurs, de la Constitution, des lycées, etc... Plus personne n'est dupe. En revanche chacun se sent chaque jour un peu plus méprisé.

Sur chaque sujet: polémique, controverse, humiliation, incompréhension, mensonge, incompétence, mépris... Et les français de déguiser leur désespoir en patience. Mais cette dernière a naturellement des limites, le masque se fissure, le désespoir cède a la colère. Une colère qui s'annonce impitoyable, désordonnée, sourde... à l'image de ce qui l'aura provoquée.

EDIT: Ne ratez pas le buzz!


Aurélien
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samedi 7 février 2009

Mon engagement

La dernière note de Quitterie m'incite à réfléchir sur mon propre engagement.


Le constat

Depuis trop d'années la classe politique dans son ensemble, locale, nationale, internationale, est incapable d'enrayer ce qui ressemble à une dérive qui s'annonce de plus en plus catastrophique socialement, écologiquement, humainement. Les hommes doivent se prendre en main individu par individu, société par société, et finalement en tant qu'espèce responsable, par notre puissance destructrice inégalée, du vaisseau Terre.
Une telle prise en main ne peut se faire que dans le respect et la compréhension de l'autre. Ceci restera impossible tant que nous serons mus par cette pensée qui divise, qui réduit, qui oppose et compartimente. Il nous faut, c'est une urgence, apprendre à relier les éléments sur cette simple réalité qui nous échappe trop souvent: il n'y a pas d'antagonisme absolu. Un antagonisme porte forcément une complémentarité, une interaction, une interstimulation. Il nous faut réformer la Pensée pour aller vers la Pensée Complexe, pour réformer nos actions.
Nos actions, à toutes les échelles, passent par la politique. La politique d'aujourd'hui, en France comme ailleurs, va dans le sens tout à fait inverse, vers un manichéisme toujours plus prononcé qui ne sera jamais apte à générer les réponses aux enjeux complexes auxquels nous ne pouvons tourner le dos. Il faut réformer la politique.




Pourquoi le MoDem?

Dans un paysage politique qui se bipolarise chaque jour un peu plus, la première étape est de favoriser le pluralisme, et de le favoriser encore plus en faisant émerger des mouvements politiques qui eux-mêmes défendent le pluralisme.
En France il n'y a qu'un seul mouvement politique qui porte le pluralisme dans ses fondamentauxm c'est le Mouvement Démocrate. Au-delà de toutes les idées, c'est d'abord l'émergence de cette troisième voie qui en appelle d'autres qui m'a incité à soutenir le MoDem en y adhérent dès sa création. Les ambitions originelles pour une société plus humaine, plus juste, plus raisonnable n'ont fait que renforcer ma décision.


Deux ans plus tard

Le MoDem a survécu à ses premières échéances électorales. Toutes les attentes n'ont pas été satisfaites, certes, des questions internes sont encore à solutionner, d'accord, mais aucune promesse portée en 2007 n'a encore été définitivement reniée. Il y a surtout, désormais, une troisième voie démocrate et indépendante qui compte sur la scène politique et médiatique.
À l'externe, les décisions du MoDem me conviennent largement et semblent évoluer positivement vers un renouvellement et une participation accrue de la société civile. Tout récemment, les têtes de listes aux Européennes forment une équipe nettement plus séduisante que n'importe quelle autre formation politique. Je précise que si j'attends un renouvellement des personnes et des idées, je ne suis pas forcément "jeuniste". La jeunesse, comme la diversité, peut être un atout mais pas un pré-requis.
À l'interne, nous sommes encore loin d'un fonctionnement véritablement démocratique et la transparence laisse à désirer. Les nombreuses déceptions qui s'expriment sur la blogosphère me semblent légitimes. Beaucoup, cependant, ont le désespoir un peu facile et l'impatience trop prononcée. Exprimons notre déception et surtout nos pistes pour améliorer les choses. Je ne m'inquiéterais sérieusement sur ce plan interne que s'il n'y a aucune amélioration lors des investitures pour les prochaines élections régionales.


L'avenir

La politique française est rythmée par le quinquennat présidentiel. Le MoDem est né en 2007 et n'a donc pas encore vécu la moitié d'un cycle. Il est à mon sens trop tôt pour dresser son bilan et juger objectivement de son potentiel et de sa fidélité à ses valeurs fondamentales. L'élection européenne de juin 2009 sera un révélateur important, mais pour ma part je ne tirerai mes premières conclusions sur le sens de mon engagement qu'en 2012.


Je peux affirmer dès aujourd'hui que ma priorité absolue reste de promouvoir la réforme de la Pensée en général et de la politique en particulier. Si en 2012 le MoDem n'était plus le mouvement politique le plus à même de favoriser cela, je n'aurais aucun état d'âme à le quitter pour m'engager ailleurs, autrement, avec en tête cette idée fixe: Enseigner la compréhension entre les humains est la condition et le garant de la solidarité intellectuelle et morale de l'humanité (Edgar Morin).



Aurélien
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lundi 8 décembre 2008

Philosophie politique - Daniel Innerarity

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Je fais partie de ceux qui pensent que la crise politique que nous traversons trouve ses origines, entre autres, dans une communication doublement rompue: celle entre le peuple et ses intellectuels et celle entre ces mêmes intellectuels et les responsables politiques.

Les raisons de cette rupture sont sans doute nombreuses et variées mais ne font pas l'objet de ce billet. Simplement, du bord de ma fenêtre, je tente régulièrement de renouer ce double contact, en quelque sorte, en faisant le parallèle entre certaines idées philosophiques ou sociologiques, principalement celles d'Edgar Morin, et l'actualité politique. Aujourd'hui ce n'est pas d'Edgar Morin qu'il s'agit, je suis sûr qu'il me pardonnera cette épisodique infidélité, mais de Daniel Innerarity, philosophe espagnol à la recherche de nouvelles pistes pour adapter au mieux la politique à la réalité des citoyens. Il expose une part de ses idées dans un entretien paru sur le site de Non-Fiction.

Extraits:

Donner force à l'action politique, aujourd'hui, c'est d'abord voir que la politique n'est, comme le dit Luhmann, qu'une sphère parmi d'autres (la science, la religion, l'économie, etc.), une sphère qui ne peut plus diriger de manière hiérarchique les autres sphères et leur imposer sa logique, mais une sphère qui met en relation les autres sphères, qui les oblige à sortir de leur logique propre et de la cécité inhérente à celle-ci, à prendre en compte la logique des autres sphères. Donner force à la vie politique, c'est donc d'abord pour moi prendre conscience des limites de l'action politique...

Là est le rôle de la politique, un rôle non de direction mais de médiation. La politique est beaucoup plus forte lorsqu'elle se pense ainsi que lorsqu'elle s'imagine, fantasmatiquement, régir l'ensemble de l'ordre social. C'est pourquoi j’accorde un intérêt particulier à l'Union Européenne, en laquelle je vois une des figures que prend la politique contemporaine.

Disciple (autoproclamé mais sincère...) d'Edgar Morin et de sa Pensée Complexe, je ne peux qu'abonder dans le sens de Daniel Innerarity. La politique ne doit plus se considérer au-dessus des réalités mais, au contraire, au coeur de celles-ci. Il ne s'agit pas d'ordonner ni d'aligner tout le monde sur son idée ou son projet. Comme il le dit dans une autre réflexion sur la confusion des genres:

Il ne peut y avoir de citoyenneté démocratique là où l’on n’a pas appris à distinguer entre simple respect et approbation. Si nous ne savons pas que nous sommes obligés de tolérer des choses avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord, si nous jugeons que nos préférences doivent recevoir l’approbation de tous, alors nous nous mettons dans l’incapacité de vivre en société.

Le rôle de la politique est donc bien de relier, d'ouvrir et d'associer. Elle doit être un agent reliant, un catalyseur d'énergies.

Bien entendu, dans le contexte actuel, c'est au niveau européen que cela se joue et qu'une telle conception de la politique peut se concrétiser le plus naturellement, c'est à dire être le plus facilement comprise par les citoyens, puisque l'aspect complexe y est plus évident. Il me semble que Daniel Innerarity présente ici une ébauche de modèle dont le MoDem, qui prétend ambitionner de faire de la politique autrement, serait sage de s'inspirer.

Oui, je pense que le futur est trop souvent confisqué, dans nos sociétés, de multiples manières (par la logique à court terme de l'économie, par le temps quasi-instantané des médias, par la politique réduite à la gestion du présent, obsédée par les sondages...). Il faut penser la politique comme un pouvoir de configuration des possibles. C'est-à-dire ni comme une simple gestion du présent, ni comme une fuite dans les planifications utopiques ou l'évocation creuse des valeurs. Toute ma pensée vise à trouver cette bonne distance avec le futur, loin aussi bien de l'empirisme qui s'incline devant les faits que du rationalisme qui dessine des institutions de manière autoritaire.

Là encore, comment ne pas être d'accord sur ce constat? Il est clair que le rapport de la sphère politique avec la dimension de temps est aujourd'hui plus que confuse, elle est inconsciente, ou plutôt négligée. Cette conscience ne pourra revenir qu'en recentrant la politique, en la mettant au service de la société plutôt qu'à sa direction. La société civile, notamment, est elle bien ancrée dans la réalité du temps. La volonté du MoDem de rapprocher l'entité politique de cette société civile ne peut qu'aider cette reprise de conscience.

Pour découvrir un peu plus Daniel Innerarity, voici un autre article rapportant sa pensée. Celui-ci date de quelques jours avant l'élection de Nicolas Sarkozy à la Présidence de la République et traite de la personnalisation de la politique. Extrait:

Quand les différences idéologiques s’atténuent, les préférences des électeurs finissent par ne plus se forger qu’en relation avec la manière de faire de la politique, et la forme de cette dernière l’emporte alors sur toute considération relative au contenu. Le processus de banalisation de la politique qui en découle atteint son plus haut degré dans la tendance à formuler ses choix à partir de critères esthétiques : la proximité (version française), l’allure [el talante] (version espagnole), y compris la manière de parler ou de s’habiller. C’est en d’autres termes la dimension de la représentation qui prend une importance centrale, à un moment où la politique consiste fondamentalement à mettre en scène et gouverner à paraître.

...


Une campagne électorale n’est pas « un débat libre de toute domination », comme le dit Habermas, mais un combat pour persuader les citoyens qu’un tel ou une telle va faire ceci ou cela. Nous n’élisons pas quelqu'un pour qu’il fasse n’importe quoi, mais nous ne choisissons pas non plus quelque chose qui puisse être fait par n’importe qui. Et quand les affaires sont compliquées, que ce soit en raison de la complexité des actions à faire ou des exigences du « rassemblement » des acteurs, les qualités personnelles occupent le devant de la scène. Le style est devenu central dans la culture politique parce que la réalité est devenue si complexe que les gens n’ont plus d’autre solution que de faire confiance. Comme le dit Luhmann, faire confiance est la première manière de réduire la complexité. Quand l’incertitude est grande, les hommes et les femmes politiques absorbent l’insécurité que les citoyens ne sont plus en mesure de supporter. Il existe des formes perverses d’obtenir la confiance, comme celle du leader arrogant qui laisse entendre continuellement qu’il connaît ce que les autres ne connaissent pas. Mais il y a aussi une version démocratique de la confiance qui réside en ceci que, lorsque les affaires sont compliquées, le gouvernant promeut la coordination de manière à que tous puissent affronter ensemble les problèmes. Cette même complexité qui oblige les citoyens à accorder leur confiance est celle qui est à l’origine des modes de gouvernement autoritaires, mais tout aussi bien du style souple et intégrateur. Ce sont les deux branches de l’alternative fondamentale devant laquelle les citoyens doivent aujourd’hui choisir.

N'est-ce pas là une autre, mais tout aussi éclairante, définition de ce qui sépare les projets de société de François Bayrou et Nicolas Sarkozy?

Il est à mon avis primordial, pour asseoir la crédibilité du MoDem et "épaissir" son discours, de démontrer que la démarche de François Bayrou depuis 2007, voire depuis 2002, est fondée non seulement sur une simple ambition présidentielle, non seulement sur un élan populaire mais aussi, et surtout, sur une réflexion dépassant largement sa personne et trouvant une origine ou un écho auprès d'intellectuels reconnus et politiquement influents.


Aurélien
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