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jeudi 25 novembre 2010

Les Jeudis d'Edgar - 25 - La Résistance Slow

Chaque jeudi (ou presque...) je viens vous présenter un échantillon de l'œuvre et de la pensée d'Edgar Morin. Je souhaite ainsi, en rapprochant à ma modeste mesure ses idées de la politique en général et du MoDem en particulier, nourrir les débats qui prendront place pour définir, et éventuellement mettre en application, ce nouveau modèle de société que des millions de français ont appelé de leurs vœux en mai 2007.

Si la vie d'Edgar Morin devait se résumer en un mot, ce serait "Résistance". Résistance à la douleur lorsqu'enfant il perd sa mère. Résistance à l'occupation allemande. Résistance au communisme stalinien. Résistance au colonialisme. Résistance à ses propres démons. Résistance à la facilité. Résistance à la réduction des idées, à la compartimentation des savoirs.


C'est de cette succession de résistances, parfois simultanées, à la fois antagonistes et complémentaires, qu'il a forgé sa pensée complexe. En ont émergé des ouvrages essentiels tels que "L'homme et la mort", "Autocritique", "Mes démons", "Terre-Patrie" et bien sûr "La Méthode".

Aujourd'hui, dans nos sociétés toujours plus stressées et stressantes, où l'on va d'excès hallucinants en insupportables gaspillages, où l'on produit pour consommer pour produire, où l'on existe pour gagner du temps libre qu'on s'empresse aussitôt de délimiter, de chronométrer et de valoriser, etc... quelle forme pourrait prendre la Résistance?

Edgar Morin a son idée: la modération. Il prépare d'ailleurs un prochain ouvrage dans lequel il exposera, après Aristote ou Montesquieu, sa propre théorie de la modération. En ce sens, il avoue être partisan de ce qu'on appelle aujourd'hui le Slow Life, que l'on pourrait traduire littéralement par la Vie Lente.



Lorsqu'on joue une partition musicale, le but n'est pas la note finale mais la meilleure interprétation possible. Par analogie, le but de la vie doit-il être un quelconque succès promis au bout d'une chemin parcouru au pas de course effrénée d'école en collège, de lycée en université, de stage en CDI, de promotion en augmentation? Ou doit-il être de profiter du chemin, de prendre le temps de s'écouter soi-même, de comprendre ses proches, de respecter notre environnement et d'en prendre soin?

Les adeptes du Slow Life penchent clairement pour la seconde option et se sont organisés en un mouvement international en essor. Il serait réducteur d'y voir une simple éloge de la lenteur ou pire, de la paresse ; il s'agit bien d'une véritable philosophie de vie, exportée d'Italie où sont nées les premières Slow Cities.

Il s'agit de ralentir, de rétrograder (au sens automobile du terme) dans tous les aspects de sa vie, les principes Slow se déclinent à propos dans un esprit de respect des autres et de l'environnement et de curiosité pour les choses simples. Le Slow s'applique aussi bien, par exemple, à la nourriture qu'aux voyages ou qu'à l'Art. On parle alors de Slow Food, Slow Travel, Slow Art...

Pour moi, c'est une découverte récente qui m'intrigue au plus haut point et que je vais prendre le temps d'approfondir... en allant me promener ici ou .

Pour en savoir plus sur la vie de résistant d'Edgar Morin, il y a cette rencontre FNAC tout en lenteur.

Pour lire ou relire tous les épisodes des Jeudis d'Edgar, c'est par ici.


Aurélien
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jeudi 1 avril 2010

Les Jeudis d'Edgar - 24 - Travailler les idées qui me travaillent

Chaque jeudi (ou presque...) je viens vous présenter un échantillon de l'œuvre et de la pensée d'Edgar Morin. Je souhaite ainsi, en rapprochant à ma modeste mesure ses idées de la politique en général et du MoDem en particulier, nourrir les débats qui prendront place pour définir, et éventuellement mettre en application, ce nouveau modèle de société que des millions de français ont appelé de leurs vœux en mai 2007.

Pas un retour ; une simple respiration. Si ce qui suit raisonne en vous autant qu'en moi, vous aurez un peu mieux compris l'apnée de ce blog...



Votre formule " je travaille les idées qui me travaillent " justifie qu'on commence cet entretien par les ressorts intimes de votre pensée ou la «dialogique», pour utiliser un de vos outils conceptuels, qui existe entre les événements marquants de votre vie et votre pensée.

Je suis de ceux qui ne peuvent pas dissocier leur vie de leurs idées, je dirais même de leur oeuvre. L'expérience de ma vie s'est répercutée sur mes idées. J'essaie de vivre en conformité avec ces idées, plus ou moins bien, plus ou moins mal car j'ai des carences et des défauts. Si vous voulez que j'aille plus avant, je dirais que je tente souvent de m'analyser, de me connaître, je crois que j'agis en fonction de ma vocation intérieure mais aussi d'un principe capital : on ne peut pas faire comme si on était le centre du monde, le souverain de l'univers, le propriétaire de la vérité.

Il faut toujours penser qu'il y a une relation entre le "nous" connaissant et notre connaissance, entre le "nous" observant et notre observation, entre le "nous" conceptuel et notre conception. Cela est aujourd'hui démontré au plan anthropologique. Que fait notre cerveau avec ses terminaux sensoriels ? Il traduit, il reconstruit sa perception du monde extérieur. Une idée est aussi une façon de traduire le monde. On se rend compte à chaque époque de l'histoire que les gens ont cru être propriétaires de la vérité absolue, objective et qu'ils se sont trompés. J'aime beaucoup citer cette phrase de Marx : "Les hommes ne savent pas ce qu'ils font et ne savent pas ce qu'ils sont".

La nécessité de me connaître et de me connaître connaissant est quelque chose d'impérieux, qui revient souvent dans mes livres. Quand j'ai voulu savoir ce qui m'anime (j'ai détecté cela avec le temps) je me suis aperçu que j'étais animé par une double dialogique ; vous savez ce que j'appelle la dialogique, ce sont deux idées apparemment antagonistes, mais en même temps complémentaires. Ma double dialogique s'articule autour de deux entités : « foi-doute » et « rationalité-mysticisme ». Si j'essaie d'en connaître la source, je trouve un accident personnel, la mort de ma mère quand j'avais dix ans. Elle m'a d'autant plus ébranlé que j'étais un enfant unique, avec tout ce que cela implique. Elle m'a donné une sorte de scepticisme irrémédiable sur toutes choses. En même temps, la perte de quelqu'un qui représentait pour moi l'amour et la communion m'a amené à rechercher une communion, une foi que je n'ai jamais trouvées dans les religions officielles.

Mais si je prends le mot religion au sens plus large de fraternité dans le monde, c'est ce que j'ai trouvé dans l'idée socialiste et communiste formée au dix-neuvième siècle ; c'était une religion de la fraternité et de l'espérance.J'ai une tendance critique, bien que j'ai pu en pleine guerre entrer dans le communisme stalinien. Mais vous savez que c'était une époque de luttes dantesques et je me disais : une fois dépassé le communisme de gel, le socialisme s'épanouira. Très peu de temps après, l'esprit critique m'a montré que mes espérances ne se réaliseraient pas. D'autre part, je crois beaucoup à la rationalité ; je dis rationalité et non pas Raison avec une majuscule. La Raison, pour moi, c'est croire qu'on peut tout comprendre uniquement à partir d'une théorie purement logique, tout pouvoir expliquer. Je crois par contre que la rationalité est ouverte : elle veut dire qu'il faut savoir manier l'induction, la déduction, la logique mais surtout l'argumentation.


Qu'est ce qu'être rationnel ?

C'est voir si les faits sont en accord avec votre théorie. S'ils ne le sont pas, ce ne sont pas les faits qui ont tort mais votre théorie qu'il faut corriger. Pour moi, c'est ça la rationalité et en même temps, elle demeure ouverte car il y a des phénomènes inexpliqués. Je pense qu'il y a dans l'univers un résidu inexplicable, une part de mystère…Mes pulsions ont fait que j'ai reconnu de plus en plus dans Pascal un auteur-clé qui, dans le fond, exprimait mon être, ma pensée. Ça pouvait sembler paradoxal parce que Pascal, quand on l'apprend dans les livres, c'est qui ? C'est l'homme (un grand croyant) qui a voulu prouver que la religion chrétienne était la vraie religion ; mais ce n'est, à mon avis, qu'un aspect de Pascal.

Quand on lit tout ce qu'il a écrit dans Les Pensées, on voit qu'il était animé aussi par le scepticisme ; c'est lui qui a écrit "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà". Il s'est rendu compte que les vérités étaient relatives. Il a lu Montaigne qui était un grand sceptique et dans son Discours sur la condition des grands, c'est-à-dire les rois, les grands seigneurs, les aristocrates, il déclare que s'ils sont grands, c'est par le hasard de la naissance. Certes, ensuite, il ajoute : "Oui, évidemment ils ne sont pas meilleurs que les autres, mais s'il faut un minimum d'ordre social, laissons-les gouverner".

Cet esprit très rationnel connaît les limites de la raison et c'est avec la raison qu'il connaît les limites de la raison. Il croit, mais il sait très bien qu'on ne peut pas prouver rationnellement l'existence de Dieu. Alors il dit : "Il faut parier". C'est une idée tout à fait moderne. Enfin, Pascal est un mystique, qui a eu sa nuit extraordinaire de révélation, d'extase. Je reprends le pari de Pascal sur mes idées fraternitaires : on peut peut-être civiliser la terre et être moins inhumains les uns à l'égard des autres. Je continue à croire qu'il faut l'esprit critique et le scepticisme plus que jamais, parce que nous vivons à une époque où tout ce qui aide à connaître objectivement la réalité peut être truqué. On avait déjà vu des photos truquées par les spirites pour faire apparaître des ectoplasmes, on avait vu les photos où Staline ou Mao effaçaient les personnages condamnés, mais aujourd'hui, avec les images virtuelles, vous pouvez fabriquer n'importe quelle contrefaçon de la réalité historique. Nous avons donc besoin plus que jamais de notre rationalité critique.

Il y a la question mystique : quand vous éprouvez une sensation d'émerveillement devant une oeuvre musicale, une fête, une communion d'amis, dans l'amour, bien entendu, ce sont pour moi des choses mystiques, vous vivez une poésie de l'existence qui transcende les conditions prosaïques. C'est un peu parce que je crois que je suis animé par ces dialogiques que je suis ce que je suis, que j'en suis arrivé à formuler l'idée que la pensée doit être complexe.


Pourquoi ?

Parce que, justement avec cette forme d'esprit, je suis très sensible aux arguments contraires. Quand Pascal a écrit que le contraire de la vérité, ce n'est pas une erreur, c'est une vérité contraire, j'ai compris ça parce que j'avais en moi toutes ces contradictions qui me travaillent. Je suis sensible aussi aux réalités multidimensionnelles.

Je ne sais pas si ça tient à cette forme d'esprit ou au fait que je ne me suis pas laissé domestiquer par l'école ni par l'université. Quand je suis entré à l'université, j'étais un adolescent, je voulais connaître l'homme et la société ; je me suis rendu compte qu'il fallait que je fasse des études d'histoire et même des études de droit, parce qu'à l'époque, l'économie, qui me paraissait une science très importante, était enseignée en faculté de droit ; il fallait que je m'inscrive en sciences politiques et en philosophie et, à l'intérieur de la philosophie, en sociologie. J'ai commencé à être étudiant non pas pour me spécialiser dans une carrière mais pour connaître un peu les réalités humaines. Du reste, j'étais sous l'influence de Marx, en qui je voyais un penseur de la totalité humaine. Quand j'ai commencé à faire des recherches sur des phénomènes sociaux, je me suis dit que je ne pouvais pas découper l'économique, le psychologique, le religieux, l'historique, que tout ceci est interrelationnel et multidimensionnel.

C'est cela que j'ai commencé à comprendre, sans employer encore le mot de complexité, qui m'est venu sur le tard. J'ai vu que ce qui m'intéressait, c'était de dévoiler les liens entre les choses et, dans le fond, je crois que cette forme d'esprit que j'ai entretenue, les curiosités que je n'ai pas abandonnées font que je suis chercheur non seulement professionnellement, mais existentiellement.


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Aurélien
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vendredi 10 avril 2009

Faut-il connaître un sujet pour en parler?

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Le Président de la République a multiplié, depuis le début de l'année, les déplacements en province en s'entourant de dispositifs de sécurité toujours plus imposants. Cette stratégie lui donnant une image à la fois peureuse et coupée du peuple, l'Élysée tente de corriger le tir ; l'équation à résoudre: réduire le dispositif de sécurité, rapprocher les français du Président, ne pas le faire chahuter. Pas facile...


Mais Nicolas Sarkozy à trouvé la parade: la visite surprise. Et c'est sans prévenir les grands médias ni l'inscrire à son agenda que Nicolas Sarkozy a rendu une visite "surprise", en compagnie du Ministre de l'Éducation Nationale Xavier Darcos, au Lycée Samuel de Champlain de Chennevières-sur-Marne. Tout s'est très bien passé, personne ne s'est fait chahuté... Alors quoi? Les français, notamment les lycéens, ne seraient donc pas si hostiles au Président ni à son Ministre? Non. Croire cela serait oublier que pour l'Élysée, bien souvent, la communication suffit. On annonce que le dispositif de sécurité sera réduit, inutile de le réduire vraiment. En effet, le quartier du lycée était totalement bouclé. Et pour minimiser encore les risques, la visite a eu lieu le mercredi après-midi, c'est à dire dans un lycée vidé de l'immense majorité de ses élèves. Ne baissons pas trop la garde tout de même...

En ce qui concerne le débat auquel a participé Nicolas Sarkozy, plusieurs extraits ont été mis en ligne rapportant quelques propos du Président. Si quelques unes de ses interventions me semblent intéressantes, notamment sur la responsabilisation des lycéens (encore faut-il voir comment concrétiser cette bonne intention...), il en est une qui m'inquiète et m'amuse en même temps. La voici:



Faut-il faire un Bac S pour faire médecine? Pour répondre à cette question il est sans doute bon de rappeler en premier lieu que la médecine est une science, et que le S du Bac S signifie justement, sans doute par un hasard absolu, "scientifique". Par ailleurs les lycéens scientifiques doivent choisir une spécialité lorsqu'ils atteignent la Terminale, année du Bac. Le choix se fait entre les maths, la physique-chimie et les SVT (Sciences de la Vie et de la Terre). Cette dernière spécialisation, héritière de l'ancien Bac D, est la voie la plus naturelle vers des études de médecine puisqu'elle met l'accent sur la biologie. Pour ceux qui auront pris cette option, c'est logiquement cette spécialité qui aura le plus gros coefficient au Bac. Les mathématiques ne sont donc ni le seul critère de sélection des étudiants en médecine, ni même le plus important.

Donc pour répondre au Président: Oui, il faut faire S pour faire médecine. Et même S-SVT. C'est en tout cas fortement conseillé, comparativement à la filière économique ou littéraire. Les qualités intuitives que met en avant Nicolas Sarkozy dans son intervention devraient pourtant le mener à la même conclusion. D'ailleurs, on pourrait s'interroger sur les capacités logiques et intuitives d'un lycéen qui choisirait de faire un Bac littéraire dans le but de devenir, par exemple, pédiatre ou chirurgien. Tout le monde n'a pas la chance de jouir d'une polyvalence élyséenne...

Bien sûr, il n'est pas interdit de trouver sa véritable vocation pendant ou même après l'année du Bac, et de changer de voie. Cependant pourquoi ne pas simplement en accepter les conséquences et repartir un ou deux ans en arrière afin de parcourir le bon chemin dans son intégralité et mettre ainsi toutes les chances de son côté? La compétence passe qu'on le veuille ou non par des connaissances solides et une maîtrise des outils de base spécifiques au champ d'étude. Passer directement d'un Bac littéraire à une première année de médecine c'est d'abord, au moins en partie, gâcher sa formation littéraire et surtout partir avec un très lourd handicap par rapport aux autres étudiants qui eux auront suivi la voie scientifique. Quand on sait l'ampleur de l'écrémage qui a lieu lors des premières années de médecine, mieux vaut arriver bien armé pour relever le défi.

Plutôt que de mettre en danger d'échec les étudiants en ajoutant de la confusion et de l'improvisation à la résignation - très peu de lycéens et d'étudiants choisissent une voie par vocation réelle -, je pense que le gouvernement serait mieux avisé de réformer le système éducatif afin de faire émerger les vocations et de les aider à se réaliser. Il s'agirait de mettre fin à la compartimentation des savoirs, à la spécialisation bornée et aveugle aux autres disciplines, d'équilibrer les qualités requises, de les élargir aux qualités humaines, au savoir être. On touche là à la réforme de l'Éducation et de la Pensée Complexe proposée par Edgar Morin.

Ironiquement, sans vraiment le vouloir ni le comprendre, je pense que c'est, indirectement et malgré lui, ce pour quoi plaide Nicolas Sarkozy dans cette intervention. Comme quoi - pas que ce soit une surprise - il est possible de parler d'un sujet sans le connaître... Il est, en revanche, indispensable de le comprendre pour agir dessus efficacement.


Aurélien
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jeudi 2 avril 2009

Les Jeudis d'Edgar - 23 - Complexité, Enseignement, Humanisme

Chaque jeudi (ou presque...) je viens vous présenter un échantillon de l'œuvre et de la pensée d'Edgar Morin. Je souhaite ainsi, en rapprochant à ma modeste mesure ses idées de la politique en général et du MoDem en particulier, nourrir les débats qui prendront place pour définir, et éventuellement mettre en application, ce nouveau modèle de société que des millions de français ont appelé de leurs vœux en mai 2007.

Ce long billet tente de tisser des liens non seulement entre la Pensée Complexe et le projet politique et sociétal du Mouvement Démocrate, mais aussi entre Éducation et Humanisme, deux thèmes majeurs au MoDem.


Les disciplines devraient par ailleurs être inscrites dans des "objets" à la fois naturels et culturels, comme le monde, la Terre, la vie, l'humanité. Ils sont naturels car ils sont perçus par chacun dans leur globalité, et nous semblent évidents. Or ces objets naturels ont disparu de l'enseignement ; ils sont actuellement morcelés et dissous par les disciplines non seulement physiques et chimiques, mais aussi biologiques (puisque les disciplines biologiques traitent de molécules, de gènes, de comportements, etc., et rejettent comme inutile la notion même de vie) ; de même, les sciences humaines ont morcelé et occulté l'humain en tant que tel, et les théoriciens du structuralisme ont même pensé présomptueusement qu'il fallait dissoudre la notion d'homme. [Edgar Morin - Relier les connaissances]

Parce que la réalité n'est pas disciplinaire, c'est notre esprit qui la morcelle ainsi, Edgar Morin nous invite constamment à relier les connaissances, à les "tisser" ensemble (complexus). Les études disciplinaires, qui forgent une bonne part de notre identité, représentent un danger d'enfermement, d'aveuglement. Il serait avantageux d'apprendre aux élèves à reconnaître les liens qui existent entre les disciplines, entre les multiples facettes d'une même problématique.


L'explication est un processus abstrait de démonstrations logiquement effectuées, à partir de données objectives, en vertu de nécessités causales matérielles ou formelles et/ou en vertu d'une adéquation à des structures ou modèles. La compréhension se meut principalement dans les sphères du concret, de l'analogique, de l'intuition globale, du subjectif. L'explication se meurt principalement dans les sphères de l'abstrait, du logique, de l'analytique, de l'objectif. La compréhension comprend en vertu de transferts projectifs/identificatifs. L'explication explique en vertu de la pertinence logico-empirique de ses démonstrations. Alors que comprendre est saisir les significations existentielles d'une situation ou d'un phénomène, "expliquer, c'est situer un objet ou un événement par rapport à son origine ou mode de production, ses parties ou composants constitutifs, sa constitution, son utilité, sa finalité."(J. Schlanger)[Edgar Morin - La connaissance de la connaissance]

L'enseignement français suit généralement une logique mathématique classique qui n'évolue que trop rarement et par petites retouches. Une logique quasi-exclusivement déductive et démonstrative qui limite la compréhension au point de laisser, parfois, les enseignants impuissants face à certaines incompréhensions des élèves. La Pensée Complexe entend stimuler l'induction, les associations d'idées, l'imaginaire ou encore la créativité, notamment grâce aux boucles dialogiques.


L'éducation doit donc se vouer à la détection des sources d'erreur, d'illusion et d'aveuglements...L'importance du fantasme et de l'imaginaire chez l'être humain est inouïe ; étant donné que les voies d'entrée et de sortie du système neuro-cérébral, qui mettent en connexion l'organisme et le monde extérieur, ne représentent que 2 % de l'ensemble, alors que 98 % concernent le fonctionnement intérieur, il s'est constitué un monde psychique relativement indépendant, où fermentent besoins, rêves, désirs, idées, images, fantasmes, et ce monde imprègne notre vision ou conception du monde extérieur...

Ce qui permet la distinction entre veille et rêve, imaginaire et réel, subjectif et objectif, c'est l'activité rationnelle de l'esprit qui fait appel au contrôle de l'environnement (résistance physique du milieu au désir et à l'imaginaire), au contrôle de la pratique (activité vérificatrice), au contrôle de la culture (référence au savoir commun), au contrôle d'autrui (est-ce que vous voyez la même chose que moi ?), au contrôle cortical (mémoire, opérations logiques).

Autrement dit, c'est la rationalité qui est correctrice. La rationalité est le meilleur garde-fou contre l'erreur et l'illusion. D'une part, il y a la rationalité constructive, qui élabore des théories cohérentes en vérifiant le caractère logique de l'organisation théorique, la compatibilité entre les idées composant la théorie, l'accord entre ses assertions et les données empiriques auxquelles elle s'applique; une telle rationalité doit demeurer ouverte à ce qui la conteste, sinon elle se referme en doctrine et devient rationalisation; d'autre part, il y a la rationalité critique qui s'exerce particulièrement sur les erreurs et illusions des croyances, doctrines et théories. Mais la rationalité porte aussi en son sein une possibilité d'erreur et d'illusion quand elle se pervertit, nous venons de l'indiquer, en rationalisation.

La rationalisation se croit rationnelle parce qu'elle constitue un système logique parfait, fondé sur déduction ou induction, mais elle se fonde sur des bases mutilées ou fausses, et elle se ferme à la contestation d'arguments et à la vérification empirique. La rationalisation est close, la rationalité est ouverte. La rationalisation puise aux mêmes sources que la rationalité, mais elle constitue une des plus puissantes sources d'erreurs et d'illusions. Ainsi, une doctrine obéissant à un modèle mécaniste et déterministe pour considérer le monde n'est pas rationnelle mais rationalisatrice. [Edgar Morin - Les sept savoir nécessaires à l'éducation du futur]

Ceci rend primordiale la déconstruction des représentations erronées des élèves avant de faire un cours. En effet les élèves ont chacun un bagage propre, un univers psychique interne vivant, avant même d'apprendre. Leurs esprits ne sont ni vierges ni forcément correctement disposés pour la leçon du moment.

C'est notre concept même d'"intelligence" qu'il faut recadrer et rassembler. Par exemple, comment mesurer l'intelligence? Est-ce une question de résultats? de compétences? de succès? Une conception plus large serait de considérer sa capacité à saisir la complexité des questions, à gérer l'imprévu, à relier ce qui est disjoint. L'intelligence de la complexité propose une autre vision et sept enseignements fondamentaux:

1- Les cécités de la connaissance (les erreurs, la normalisation, l'inattendu, l'incertitude...)
2- Les principes d'une connaissance pertinente (le contexte, le global, le multidimensionnel, le complexe...)
3- La condition humaine (enracinement, déracinement, les boucles: cerveau/esprit/culture...)
4- L'identité terrienne (le legs du XX e siécle, les nouveaux périls, la conscience terrienne...)
5- Affronter les incertitudes (historiques, de la connaissance, du réel, boucles risque/précaution...)
6- La compréhension (obstacles, l'esprit réducteur, conscience de la complexité humaine...)
7- L'Éthique du genre humain (démocratie et complexité, la citoyenneté terrestre, le destin planétaire... )

L'enseignement systémique proposé par Edgar Morin est des plus réformateurs. Il s'agit d'enseigner une méthode plutôt qu'un programme:

Rien n'est plus éloigné de notre conception de la méthode que cette vision composée d'un ensemble de recettes efficaces pour la réalisation d'un résultat prévu. Cette idée-là de la méthode présuppose son résultat depuis le début ; dans cette acception, méthode et programme sont équivalents. Il se peut que dans certaines situations il ne soit pas utile d'aller au-delà de l'exécution d'un programme, dont le succès ne pourra pas être exempt d'un relatif conditionnement par le contexte dans lequel il se déroule. Mais en réalité, les choses ne sont pas aussi simples, pas même lors de la préparation d'une recette de cuisine, plus proche d'un effort de recréation que de l'application mécanique de mélanges d'ingrédients et de modes de cuisson....
Cependant, si nous sommes dans le vrai lorsque nous affirmons que la réalité change et se transforme, une conception de la méthode comme programme est plus qu'insuffisante, car si face à des situations changeantes et incertaines les programmes ne sont pas très utiles, la présence d'un sujet pensant et stratège est en revanche indispensable. Nous pouvons affirmer ceci: dans des situations complexes, c'est-à-dire là où dans un même espace et dans un même temps il y a non seulement de l'ordre mais aussi du désordre, là où il y a non seulement des déterminismes mais aussi des hasards, là où émerge l'incertitude, il faut l'attitude stratégique d'un sujet ; face à l'ignorance et à la confusion sa perplexité et sa lucidité sont indispensables.[Edgar Morin - Éduquer pour l'ère planétaire]

Cette méthode ne doit pas être exclusive au monde enseignant, elle doit faire partie intégrante du fonctionnement humain, quelles que soient les générations, les classes sociales, les professions. Elle doit devenir naturelle jusque dans la sphère où le naturel est pour l'instant proscrit: la politique. Nous sommes tous, en permanence, dans la même galère, sur la même planète Terre et ce n'est pas sans conséquence sur nos attitudes.

Aujourd'hui, on isole les problèmes du chômage, de l'emploi, de l'exclusion hors de leur contexte et on prétend les traiter à partir d'une logique économique close. Il faut au contraire les considérer au sein d'une grande problématique de société et partir des besoins de civilisation qui, d'eux-mêmes, exigent de nouveaux emplois. Il ne suffit pas de partir d'un "social" qui mettrait entre parenthèse le civilisationnel... Enfin, si nous partons des problèmes français, nous ne devons oublier ni leur singularité, ni leur généralité: les problèmes fondamentaux de civilisation qui affectent la France sont aussi ceux de l'Europe et, plus largement, ce sont les problèmes qui, dans le monde, se trouvent posés partout où il y a eu "développement" — c'est-à-dire développement de notre civilisation —, et ils se poseront tôt ou tard partout où on est "en cours de développement".

Je reconnais ici le projet humaniste dont parle régulièrement François Bayrou, aussi bien pour la France, pour l'Europe que pour le Monde, ainsi qu'une approche permettant de le réaliser. En effet, la méthode avancée par Edgar Morin serait un outil fondateur de conscience, de compréhension et de responsabilité pour des citoyens alors capables de faire vivre un régime pleinement démocratique.

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Aurélien
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jeudi 26 mars 2009

Les Jeudis d'Egar - 22 - Fleur d'hypercomplexité

Chaque jeudi (ou presque...) je viens vous présenter un échantillon de l'œuvre et de la pensée d'Edgar Morin. Je souhaite ainsi, en rapprochant à ma modeste mesure ses idées de la politique en général et du MoDem en particulier, nourrir les débats qui prendront place pour définir, et éventuellement mettre en application, ce nouveau modèle de société que des millions de français ont appelé de leurs vœux en mai 2007.

Je vous propose de prendre un instant pour cueillir...


... la fleur de l'hypercomplexité, c'est-à-dire la conscience.
[Edgar Morin - Le Paradigme Perdu]


La conscience est le produit global d'interactions et d'interférences cérébrales inséparables des interactions et interférences d'une culture sur un individu. On peut effectivement la concevoir comme épiphénomène, éclair jaillissant et s'éteignant aussitôt, feu follet incapable de modifier un comportement commandé ou "programmé" par ailleurs (l'appareil génétique, la société, les "pulsions", etc.). La conscience peut aussi très justement apparaître comme superstructure, résultante d'une organisation des profondeurs, et qui se manifeste de façon superficielle et fragile, comme tout ce qui est second et dépendant.


Mais une telle description omettrait de remarquer que cet épiphénomène fragile est en même temps la qualité globale la plus extraordinaire du cerveau, l'auto-réflexion par quoi existe le "moi, je". Cette description ignorerait aussi la rétroaction de la conscience sur les idées et sur le comportement, les bouleversements qu'elle peut apporter (conscience de la mort). Cette description ignorerait enfin la dimension tout à fait nouvelle et parfois décisive que l'aptitude autocritique de la conscience peut apporter à la personnalité elle-même.

La rétroaction de la conscience peut être plus ou moins incertaine, plus ou moins modificatrice. Et, selon les moments, selon les conditions, selon les individus, selon les problèmes affrontés, selon les pulsions mises en cause, la conscience apparaîtra, tantôt comme pur épiphénomène, tantôt comme superstructure, tantôt comme qualité globale, tantôt capable, tantôt incapable de rétroaction.


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Aurélien
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mardi 24 mars 2009

Manifeste pour la Métamorphose du Monde

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C'est un appel aux artistes, aux créateurs de ce monde, témoins et acteurs de la crise du monde qui affecte toutes les sphères. Il est le fruit d'une collaboration entre Edgar Morin, le prospectiviste et politologue Pierre F.Gonod, et l'artiste Paskua. Baptisé Appel de Bora Bora, il sera publié, sous forme de manifeste illustré, en marge du sommet du G 20 de Londres, le 2 avril prochain, lors d'un rassemblement de plus de cinq cents artistes internationaux de toutes disciplines.

Ce texte stimule les consciences sur une potentielle métamorphose, improbable dans l'état global de conscience actuelle. Improbable... donc possible ; il y a des raisons d'espérer. Ces raisons s'accrochent à l'éventuelle réalisation d' un projet sociétal cohérent, alternatif, réaliste et visionnaire qui demande un supplément d'âme.


Publié sur le site de l'artiste Paskua, résidant à Bora Bora, ce manifeste propose ainsi sept réformes fondatrices d'une voie nouvelle: réforme politique, politique de l'humanité et de civilisation ; réformes économiques ; réformes sociales ; réforme de la pensée ; réforme de l'éducation ; réforme de vie ; réforme morale.


APPEL A LA METAMORPHOSE DU MONDE

Adresse aux artistes

par Edgar Morin, Pierre Gonod et Paskua


21 Mars 2009

Chers amis,

Permettez nous de vous saluer et de vous féliciter pour votre initiative de former le groupe « Métamorphose ». Nous ne nous étonnons pas que les premiers à s’engager dans ce combat pour le futur soient des artistes. Ils ressentent plus profondément et plus vite que les autres la souffrance et les espérances du monde, leurs œuvres libèrent des forces génératrices – créatives. Nous vous invitons à mettre vos talents au service du vaste mouvement pour la métamorphose du monde dont vous serez les pionniers. L’œuvre singulière de notre ami Paskua en incarne l’avant-garde.

Vous êtes témoins et acteurs de la crise du monde qui affecte toutes les sphères. Une analyse systémique montre qu’elle est le résultat de l’enchevêtrement de multiples composants, des relations et rétroactions innombrables qui se tissent entre des processus extrêmement divers ayant pour sièges les systèmes économiques, sociaux, démographiques, politiques, idéologiques, religieux, l’éthique, la pensée, le mode de vie, l’écosystème, tous en crise.

Le vaisseau spatial terre n’a pas de pilote. Ses quatre moteurs, la science, la technique, l’économie, le profit, sont, chacun incontrôlé. En l’absence d’une gouvernance mondiale, le vaisseau va vers la catastrophe. C’est l’hypothèse la plus probable.

L’improbable c’est la capacité d’une guidance en temps utile pour suivre un autre itinéraire permettant de traiter les problèmes vitaux pour l’humanité, en premier lieu la dégradation de la biosphère sans oublier les menaces nucléaires qui ne sont pas disparues.

Il faudrait une métamorphose, qui dans l’état de conscience actuelle est une hypothèse improbable, quoique non nulle. Mais qu’est, au fait, une métamorphose ? Sinon le changement d’une forme en une autre, et, en biologie, une transformation importante du corps et du mode vie au cours du développement de certains animaux comme les batraciens et certains insectes. Ainsi on parle des métamorphoses du papillon ou des grenouilles. Ici l’auto-destruction est en même temps auto-construction, une identité maintenue dans l’altérité.

Plus généralement la naissance de la vie est une métamorphose d’une organisation chimico-physique. Les sociétés historiques le sont devenues à partir d’un agrégat de sociétés archaïques. Vie et société sont le produit de métamorphoses. Elles sont en danger. L’histoire c’est aussi l’issue tragique du développement d’une capacité à détruire l’humanité. Il y a donc la nécessité vitale d’une meta-histoire. Il n’a pas de fin de l’histoire, contrairement à la thèse de Fukuyama qui avait tiré du triomphe du capitalisme la conclusion de sa pérennité. Les capacités créatrices ne sont pas épuisées. Une autre histoire est possible.

Il y a des raisons d’espérer.

L’Homme Générique de Marx exprime ses vertus génératrices et créatrices inhérentes à l’humanité. Il y a toujours en lui ces capacités. On peut user de la métaphore des cellules souches dormantes dans l’organisme adulte et que la biologie moderne a révélées. De même, il y a dans les sociétés normalisées, stabilisées, rigidifiées, des forces génératrices-créatrices qui se manifestent. : « International art movement for the metamorphosis of the world » en est la preuve.

La crise financière et économique pousse actuellement nombre de dirigeants et d’économistes réveillés de leur torpeur à « réformer le capitalisme ». C’est une nécessité que certains considèrent encore comme une contrainte conjoncturelle. Mais il s’agit d’une crise systémique, beaucoup plus large et profonde, la crise planétaire multidimensionnelle. Et avec elle est concerné l’ensemble des peuples. C’est dans leur sein que vont s’éveiller des forces créatrices et une volonté transformatrice. Si une hirondelle ne fait pas le printemps, des signes forts sont apparus.

Ainsi, de Seattle à Porto Alegre s’est manifestée une volonté de répondre à la mondialisation techno-économique par le développement d’autres formes de mondialisation, allant vers l’élaboration d’une véritable « politique de l’humanité », qui devrait dépasser l’idée de développement.

Nul ne peut faire l’impasse sur l’aspiration multimillénaire de l’humanité à l’harmonie, qu’elle prenne la forme du paradis, des utopies, des idéologies libertaire, socialiste, communiste, puis des révoltes juvéniles des années 60 (Peace-Love). Cette aspiration n’a pas disparu. Elle se manifeste par des myriades de pensées, d’initiatives, d’actions multiples dispersées dans la société civile et qui sont ignorées par les structures politiques et administratives sclérosées.

Les grands mouvements de transformation commencent toujours de façon marginale, déviante, modeste, voire invisible. Il en a été ainsi des religions, de Bouddha, Jésus, Mahomet, du capitalisme, de la science moderne, du socialisme. Aujourd’hui l’alter-mondisme devient un terme à prendre à la lettre : l’aspiration à un autre monde.

Des centaines de propositions ont vu le jour, cela ne suffit pas à en faire un projet sociétal cohérent, alternatif, réaliste et visionnaire. C’est ce « supplément d’âme » que nous proposons avec les « 7 réformes fondatrices » d’une « Voie nouvelle ».

À cette fin, 7 orientations principales sont proposées : la réforme politique, politique de l’humanité et de civilisation ; réformes économiques ; réformes sociales ; réforme de la pensée ; réforme de l’éducation ; réforme de vie ; réforme morale.


1 - La réforme politique : politique de l’humanité et de civilisation

La voie en a été tracée par des travaux successifs pour régénérer la pensée politique[1].

Il y a plus de 40 ans Edgar Morin constatait la crise de la politique à tous les échelons. La politique en miettes trahissait la difficulté, l’échec dans la gestation d’une politique de tout l’être humain, ou anthropolitique. C’est ce dernier concept majeur qui sera développé et enrichi dans des œuvres successives[2].

Aujourd’hui, avec la mondialisation, la crise politique est à la fois plus profonde et généralisée, elle touche tous les niveaux et conduit à veiller à penser en permanence et simultanément planétaire, continental, national et local.

La politique de l’humanité est planétaire et « la terre-patrie » est l’héritière concrète des internationalismes, encore en germe au sein de l’alter-mondialisme.

Il s’agit de sauvegarder indissolublement l’unité et la diversité humaine. Le trésor de l’unité humaine est la diversité, le trésor de la diversité est l’unité. Il s’ensuit la nécessité d’institutions planétaires pour la sauvegarde de l’humanité, compétentes pour traiter les problèmes vitaux et mortels de la biosphère, de l’économie, des inégalités sociales, de l’infériorité du statut de la femme, des armes de destruction massive.

Dans le monde global, le développement d’une conscience planétaire est la dimension du défi, et est inséparable de celle du destin commun de l’humanité. Cette conscience entière, encore embryonnaire, sera la condition de la réforme de l’ONU, instance d’une société-monde dotée d’un système juridique, d’une gouvernance, d’un horizon de démocratisation, de solidarité, de fraternité. À son tour l’institution rétroagira positivement sur le développement de la conscience planétaire.

C’est aussi à l’échelle globale qu’il convient de revenir sur l’idée de développement qui est devenu le leitmotiv de tous les discours politiques. Il faut dépasser cette notion ou développer l’idée elle-même.

Sa carence tient à son noyau exclusif technico-économique fondé sur le seul calcul. Le développement technico-économique est conçu comme la locomotive qui doit forcément entraîner démocratie et vie meilleure. La réalité est plus ambivalente. C’est aussi la destruction des solidarités traditionnelles, l’exacerbation des égoïsmes, et, finalement, l’ignorance des contextes humains et culturels. En effet, le développement tel qu’il est pratiqué s’applique de façon indifférenciée à des sociétés et cultures très diverses, sans tenir compte de leurs singularités, de leurs savoirs, savoir-faire, arts de vivre, y compris chez les peuples que l’on réduit à une vision analphabétisme alors qu’on en ignore les richesses de leurs cultures orales traditionnelles.

Le développement repensé doit respecter les cultures et intégrer ce qu’il y a de valable dans l’idée actuelle de développement, mais pour le concevoir dans les contextes singuliers de chaque culture ou nation.

La politique de réforme de la civilisation concerne toutes les parties du monde occidentalisé. Elle s’exercerait contre les effets négatifs croissants du « développement » de notre civilisation occidentale, viserait à restaurer les solidarités, re-humaniser les villes, revitaliser les campagnes. Elle renverserait l’hégémonie du quantitatif au profit de celle du qualitatif, de la qualité de la vie, « moins mais mieux », contribuerait à la réforme de vie.

Elle reconsidérerait nécessairement la notion de croissance, dépassant l’alternative croissance/décroissance, elle prendrait en compte ce qui doit croître ou décroître, ce qui doit demeurer stationnaire, au terme d’une réflexion plus complexe que la croissance à tout prix.

Une telle réforme, de portée planétaire pourrait et devrait être entreprise à l’échelle d’une nation, exemple pour son extension à l’échelle continentale. L’Union Européenne et l’Amérique Latine paraissent plus mûres pour s’engager dans cette nouvelle voie.


2 - les réformes économiques

La débâcle financière, la récession économique, les plans de sauvetage du crédit, condition permissive du capitalisme, la protection par l’Etat d’industries entières comme l’automobile, la relance de dépenses d’infrastructure, conduisent les dirigeants d’un monde désormais pleinement capitaliste à essayer de le remettre sous contrôle, à placer « un pilote dans l’avion ». Simultanément à notre réunion et cet appel, le G20 se réunit. Nous verrons ce qu’il en sort. Nous verrons s’il s’agit d’un jeu à somme nulle, chacun protégeant son économie et se gardant que les partenaires en bénéficient.

Les victimes de la crise ne sont pas les banquiers, ni les riches, mais les gens pauvres des pays riches et les pauvres des pays pauvres. La récession crée du chômage, mais elle est aussi prétexte à licenciements pour, dans le cadre d’une compétition féroce, réduire les dépenses salariales afin d’assurer les profits. Les dirigeants du monde ne sont pas frappés subitement par la grâce de la nuit française du 4 août 1789 et l’abolition des privilèges, la plupart d’entre eux en sont les défenseurs. Il faut donc, en plus de la contrainte du sauvetage du système, la poussée des forces sociales dispersées dans le monde, pour donner un sens aux mesures et ouvrir une nouvelle voie, établir une institution permanente, sorte de conseil de la sécurité économique, chargé des régulations de l’économie planétaire et du contrôle des spéculations financières.

La sortie du modèle énergétique actuel est le grand chantier du siècle. Il n’est plus durable, non seulement en raison de l’épuisement, un jour ou l’autre, des ressources pétrolières, mais de la détérioration de l’environnement, du changement climatique dont il est vraisemblablement une des causes. On ne sous-estime pas le mouvement de recherche et développement d’amélioration des rendements énergétiques et des énergies renouvelables, mais le principal tient à la réforme du modèle de développement et à celle du mode de vie.

Il faudra faire face aussi à un autre défi mondial : nourrir l’humanité. Bien que le boom démographique se soit atténué, il n’en demeurera pas moins que dans 50 ans il y aura -sauf pandémie mondiale- 9 milliards d’êtres à nourrir. Les superficies cultivables n’étant pas extensibles, il faudra augmenter les rendements des terres. Comment ? Par l’utilisation massive des engrais et pesticides, dont on mesure les dégâts dans les pays qui ont industrialisé leur agriculture ? L’irrigation, qui consomme la plus grande part de l’eau, qui, par ailleurs, devient une ressource rare ? Par la modification génétique des organismes, avec les interrogations redoutables pour l’environnement et la mise en tutelle des paysans par les monopoles ?

Politiques de l’énergie et de la faim peuvent être en opposition. Celle des biocarburants à partir de produits agricoles signifie que la priorité est donnée, implicitement, au modèle de consommation actuel de l’énergie, et que le reste compte moins.

Il faudra que la communauté internationale fasse des choix clairs.

Quel autre modèle est envisageable ?

D’abord par un New Deal de grands programmes collectifs à l’échelle de l’humanité. Ces grands programmes mondiaux devraient être complétés par des programmes continentaux et nationaux

Le dégagement de la tyrannie des marchés internationaux requiert localement l’essor d’une économie plurielle. Des initiatives sont en cours, par exemple la création et l’extension des mutuelles, des coopératives de production et de distribution, les coopératives de femmes en Afrique et en Asie, le commerce de proximité de l’alimentation, le commerce équitable, des entreprises citoyennes, l’agriculture fermière et biologique, le micro-crédit, voire des monnaies locales. Toutes ces actions, au raz du sol, nées dans le système et à cause de lui, sont autant de chrysalides de la métamorphose


3 - Réformes sociales

Le monde crie d’inégalités et d’injustices. Les idéaux libertaires, socialistes, communistes, ont historiquement combattu celles-ci. De nouveau l’internationalisme, mais planétaire cette fois, est à l’ordre du jour. La pauvreté continue à frapper une grande partie de la population du globe, alors que jamais les disponibilités scientifiques, techniques n’ont été aussi grandes. Les inégalités s’expriment grossièrement par les inégalités du PIB entre nations et par personne.

Le rêve ancien de l’utopie égalitaire, par exemple, un revenu universel d’existence, reste une visée qui n’est pas celle des institutions internationales actuelles. Les différenciations ont grandi avec la mondialisation. Le Tiers-Monde des années 60 a volé en éclats. L’économie pétrolière a donné une rente de situation aux pays du Golfe, qui ont fait appel à des migrants, corvéables et rejetables. La Chine, virée au capitalisme sauvage, réalise l’accumulation primitive sur le dos des masses paysannes. Sa percée industrielle pour les biens manufacturés, si elle permet, heureusement, des progrès du niveau de vie interne, a pour contre partie la suppression d’emplois ailleurs et une pression sur les salaires des pays développés. Le problème est devenu la répartition du profit à l’échelle mondiale. Comment permettre la progression du niveau de vie dans les pvd sans altérer celui des pays développés et résorber les inégalités partout ? Comment faire converger des forces sociales défendant leurs revendications nationales dans un ensemble plus vaste dominé par les firmes multinationales ?

Nous pourrions en Europe fournir de premières réponses. L’harmonisation salariale « vers le haut » est le combat à venir, car il est clair que le capital tentera de faire supporter le poids de la crise à ses salariés. L’harmonisation de la protection sociale, et celle de la fiscalité, sont d’autres chantiers.

Qu’en est-il aussi de la retraite des personnes âgées. Fort heureusement l’espérance de vie a augmenté suite aux progrès de la médecine et de l’hygiène. Mais cette prolongation est très inégale entre, par exemple Haïti et le Japon, et en France entre cadres supérieurs et ouvriers. La conséquence de l’allongement de la vie c’est le vieillissement de la population, et avec elle, partout, la difficulté du financement des retraites et de la protection sociale. Vaste question qui ne peut-être reportée en attendant l’hypothétique retour de la croissance et qui met à l’épreuve la solidarité intergénérationnelle. Des normes mondiales, là encore, seraient en phase avec le problème sociétal.

Les réformes économiques et sociales sont en relation récursive. Les choix dans la division internationale du travail déterminent les choix sociaux et réciproquement. Ils doivent être traités de pair en anticipant leurs conséquences, y compris leurs impacts géopolitiques.


4 - réforme de la pensée

Il est difficile de penser le présent de la crise planétaire et ses perspectives. D’autant que la vitesse des transformations et la mondialisation qui agissent sur toutes les sphères brouillent les représentations. La complexité de la situation donne le vertige et conduit la plupart d’entre nous à un sentiment d’effroi et d’impuissance qui amènent à renoncer à sa compréhension et à l’action.

La compréhension du monde est impossible avec le morcellement actuel de la pensée. L’enfermement disciplinaire rend inapte à percevoir et concevoir les problèmes fondamentaux et globaux, d’où la nécessité d’une pensée complexe qui puisse relier les connaissances, les parties au tout, le tout aux parties, et qui puisse concevoir la relation du global au local et du local au global. Nos modes de pensée doivent intégrer un va-et-vient constant entre ces niveaux.

Pour dominer la complexité du monde, le système de pensée doit être complexe.

Si nos esprits restent dominés par une façon mutilée, incapable de saisir les réalités dans leur complexité et dans leur globalité, si la pensée philosophique reste enfermée dans des jeux de dentelle, alors nous allons vers des catastrophes. Seule une pensée apte à saisir la complexité non seulement de nos vies, destins, de la relation individu-société-espèce, mais aussi celle de l’ère planétaire, peut opérer le diagnostic de la course de la planète vers l’abîme, et définir les orientations qui permettraient de donner un fil directeur aux réformes primordiales.

En bref, seule une pensée complexe peut nous armer pour préparer la métamorphose globale, sociale, individuelle et anthropologique.


5 - Réforme de l’éducation

Elle est peut-être la condition permissive de tout le reste.

L’éducation forme un guide d’existence, individuel et collectif, un modèle qui se transmet entre générations. C’est un système de puissance lourde, à inertie et temps long. C’est pourquoi elle est au cœur de l’évolution des sociétés.

La transmission de connaissances ne met pas à l’abri des erreurs et illusions qui parasitent l’esprit humain. Il s’agit d’armer chaque esprit dans le combat vital pour la lucidité. Il est donc nécessaire d’introduire et de développer dans l’enseignement l’étude des caractères cérébraux, mentaux, culturels, des processus et modalités des connaissances, des dispositions tant psychiques que culturelles. Cette remarque préalable soulève le problème de l’adéquation de l’éducation actuelle et de son contenant.

Les principes d’une connaissance pertinente sont les suivants : promouvoir une connaissance capable de saisir les problèmes globaux et fondamentaux pour y inscrire les connaissances partielles et locales ; enseigner la condition humaine ; expliquer l’identité terrienne ; éveiller à la compréhension de l’autre. Partant de ceux-ci il faut bâtir de nouveaux curricula.

L'enseignement doit contribuer, non seulement à une prise de conscience de la trinité individu-espèce-société, et ce qu’elle implique comme comportement vis-à-vis des autres et de la nature, avec notre Terre-Patrie, mais aussi permettre que cette conscience se traduise en une volonté de réaliser la citoyenneté terrienne.


6 - La réforme de vie

C’est le problème concret sur lequel devraient converger toutes les autres réformes.

Nos vies sont dégradées et polluées par l’état monstrueux des relations entre les humains, individus, peuples, par l’incompréhension généralisée d’autrui, par le prosaïsme de l’existence consacrée aux taches obligatoires que ne donnent pas de satisfaction, et qui déferlent à présent dans le monde entier, par opposition à la poésie de l’existence qui est congénitale à l’amour, l’amitié, la communion, le jeu.

La recherche d’un art de vivre est un problème très ancien abordé par les traditions de sagesse des différentes civilisations et en occident par la philosophie grecque. La réforme de vie vise à régénérer l'art de vivre en art de vivre poétiquement. Elle se présente de manière particulière dans notre civilisation occidentale caractérisée par l'industrialisation, l'urbanisation, la recherche du profit, la suprématie donnée au quantitatif… Civilisation qui régit aujourd’hui sur la planète apportant non seulement ses indéniables vertus mais aussi ses moins indéniables vices et dégradations qui se sont révélées dans le monde occidental d'abord et qui déferlent à présent dans le monde entier.

L’homme vit aujourd’hui dans une « Technosphère ». Et il en fait partie intégrante. Malgré l’essor récent des biotechnologies, c’est la civilisation mécanique qui domine depuis la révolution industrielle du 20 e siècle, et dont la robotisation constitue le point dominant. Le chronomètre est le maître, et, avec lui, les cadences de travail, la réduction des temps alloués et le stress, les flux tendus dans l’entreprise, contraintes de la compétitivité et du profit à court terme. Les nouvelles technologies de l’information, potentiellement libératoires de la communication personnelle, deviennent une tyrannie avec le téléphone portable, la perte de liberté qui s’ensuit quand tout individu peut-être suivi voire traqué n’importe où. Ainsi, la combinaison de l’évolution de la civilisation industrielle sous l’emprise des nouvelles technologies, des nouvelles conditions du travail et du profit, provoque une mutation par rapport au temps, l’urgence se transforme en instantanéité. Le culte de l’urgence conduit à une société malade du temps, et qui perd le temps de vivre. Elle se défend en revendiquant du temps libre.

La société en devient consciente et réagit avec les moyens dont elle dispose. L’aspiration à « une vraie vie » se manifeste sous la forme d’antidotes au mal-être physique, moral et spirituel par le recours aux psychiatres, psychanalystes, aux psychotropes, addictions et drogues diverses. Elle se tourne aussi vers la religion, l’occultisme, pour satisfaire ses besoins spirituels étouffés dans une civilisation vouée aux besoins matériels, à l’efficacité et à la puissance.

La réforme de vie doit nous conduire à vivre les qualités de la vie, à retrouver un sens esthétique, à travers l'art bien sûr mais également dans la relation à la nature, dans la relation au corps, et à revoir nos relations les uns aux autres, à nous inscrire dans des communautés sans perdre notre autonomie. C'est le thème de la convivialité évoqué par Illich dans les années 70. Il existe aujourd'hui, un peu partout, des germes de cette réforme. Ils apparaissent à travers l’aspiration à une autre vie, le renoncement à une vie lucrative pour une vie d’épanouissement, les choix de vie visant à mieux vivre avec soi-même et autrui, ainsi que dans une recherche d’accord avec soi-même et le monde. Cette aspiration à vivre "autrement" se manifeste de façons multiples et l'on assiste à des recherches tâtonnantes, un peu partout recherche de la poésie de la vie, amours, fêtes, copains, raves parties. Si on considère ensemble ces éléments qui, séparément, semblent insignifiants, il est possible de montrer que la réforme de vie est inscrite dans les possibilités de notre civilisation. Le dénominateur commun en est : la qualité prime sur la quantité, le besoin d’autonomie est lié aux besoins de communauté, la poésie de l’amour est notre vérité suprême.

La prise de conscience que « la réforme de la vie » est une des aspirations fondamentales dans nos sociétés est un levier qui peut puissamment nous aider à ouvrir la Voie.


7 - La réforme morale

Barbarie de nos vies ! Nous ne sommes pas intérieurement civilisés. La possessivité, la jalousie, l’incompréhension, le mépris, la haine, l’aveuglement sur soi-même et sur autrui sont notre quotidien. Que d’enfers domestiques sont les microcosmes de l’enfer plus vaste des relations humaines.

Nous retombons là sur une préoccupation très ancienne puisque les principes moraux sont présents tant dans les grandes religions universalistes que dans la morale laïque. Mais les religions qui ont prôné l’amour du prochain ont déchaîné des haines épouvantables, et rien n’a été plus cruel que ces religions d’amour.

Il semble donc évident que la morale mérite d’être repensée et qu’une réforme doit l’inscrire dans le vif du sujet. La réforme morale nécessite, d’abord, l’intégration, dans sa propre conscience et sa propre personnalité, d’un principe d’auto-examen permanent, car, sans le savoir, nous nous mentons à nous-mêmes, nous nous dupons sans cesse.

Si on définit le sujet humain comme un être vivant capable de dire « je », autrement dit d’occuper une position qui le met au centre de son monde, il s’avère que chacun de nous porte en lui un principe d’exclusion (personne ne peut dire «je » à ma place). Ce principe agit comme un logiciel d’auto-affirmation égocentrique, qui donne priorité à soi sur toute autre personne ou considération et favorise les égoïsmes. Dans le même temps, le sujet porte en lui un principe d’inclusion qui nous donne la possibilité de nous inclure dans une relation avec autrui, avec les « nôtres » (famille, amis, patrie), et qui apparaît dès la naissance où l’enfant ressent un besoin vital d’attachement. Ce principe est un quasi logiciel d’intégration dans un nous, et il subordonne le sujet, parfois jusqu’au sacrifice de sa vie. L’être humain est caractérisé par ce double principe, un quasi double logiciel : l’un pousse à l’égocentrisme, à sacrifier les autres à soi ; l’autre pousse à l’altruisme, à l’amitié, à l’amour... Tout, dans notre civilisation, tend à favoriser le logiciel égocentrique. Le logiciel altruiste et solidaire est partout présent, inhibé et dormant, et il peut se réveiller. C’est donc ce logiciel qui doit être développé.

Il faut donc concevoir également une éthique à trois directions, en vertu de la trinité humaine : Individu-société-espèce, les trois en interrelations permanentes.

Dans ce sens, l'éthique individu-espèce nécessite un contrôle mutuel de la société par l'individu et de l'individu par la société, c'est-à-dire la démocratie; et au xxie siècle la solidarité terrestre.

L'éthique doit se former dans les esprits à partir de la conscience que l'humain est à la fois individu, partie d'une société, partie d'une espèce. Nous portons en chacun de nous cette triple réalité. Aussi, tout développement vraiment humain doit-il comporter le développement conjoint des autonomies individuelles, des participations communautaires et de la conscience d'appartenir à l'espèce humaine.

À partir de cela s'esquissent les deux grandes finalités éthico-politiques du nouveau millénaire : établir une relation de contrôle mutuel entre la société et les individus par la démocratie, accomplir l'Humanité comme communauté planétaire.


En conclusion : limites et possibilités

Les réformes sont interdépendantes. Les réformes morale, de la pensée, de l’éducation, de civilisation, de la politique, celle de la réforme de vie s’entr’appellent les unes les autres. Par là même leurs développements créeraient une synergie, une dynamique nouvelle qui serait plus que leur somme.

Ceci est une énorme potentialité, mais nous devons aussi être conscients de leur limite. Homo est non seulement sapiens, faber, economicus, mais aussi demens mythologicus, ludens… On ne pourra jamais éliminer la capacité délirante, on ne pourra jamais rationaliser l’existence (ce qui serait au demeurant, la normaliser, la standardiser, la mécaniser…) On ne pourra jamais réaliser l’utopie de l’harmonie permanente, du bonheur assuré.

Ce qu’on peut espérer c’est non plus le meilleur des mondes, mais un monde meilleur.

Revenons au point de départ : nous allons vers l’abîme. Mais il y a des milliards de chrysalides végétales, animales, humaines qui sont en métamorphose. Ce sont des forces immenses potentielles mais conditionnées à leur environnement. Concernant l’humanité des forces, encore virtuelles pour l’essentiel, doivent se mobiliser. L’abîme comme la métamorphose ne sont pas fatals.

La Voie des sept réformes proposée ici nous semble la seule susceptible de régénérer assez le monde pour faire advenir la métamorphose, pour un monde meilleur.

En faire une réalité suppose la mobilisation de tous ceux qui y aspirent, en un véritable Mouvement pour la Métamorphose du Monde.


Edgar Morin, philosophe, sociologue


Pierre F. Gonod, prospectiviste, politologue


Paskua, artiste plasticien



Aurélien
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jeudi 19 mars 2009

Les Jeudis d'Edgar - 21 - Sparsa colligo

Chaque jeudi (ou presque...) je viens vous présenter un échantillon de l'œuvre et de la pensée d'Edgar Morin. Je souhaite ainsi, en rapprochant à ma modeste mesure ses idées de la politique en général et du MoDem en particulier, nourrir les débats qui prendront place pour définir, et éventuellement mettre en application, ce nouveau modèle de société que des millions de français ont appelé de leurs vœux en mai 2007.

Voici un entretien accordé par Edgar Morin au journal Le Monde concernant son implication concrète dans la promotion de la complexité dans le monde universitaire et même au-delà.


Notre mission est d'ouvrir les fenêtres du savoir universitaire

Edgar Morin est sociologue et directeur de recherches émérite du CNRS. Depuis la création du Prix Le Monde de la recherche universitaire, en 1997, il en préside le jury.

Pour quelles raisons parrainez-vous ce prix ?

Les connaissances acquises dans les thèses sont archivées, compartimentées, quasi endormies parce qu'écartées de la circulation des savoirs. Il faut donc les faire connaître au plus grand nombre. Il y a une seconde raison, capitale, qui tient au problème même de la connaissance. La tendance encore dominante à l'université est d'enfermer le thésard non seulement dans un cadre disciplinaire strict, mais aussi dans un domaine très étroit à explorer de façon exhaustive.

A la limite, comme disait Raymond Aron, l'idéal d'une thèse est de savoir tout sur rien. Cela est une des insuffisances de notre système éducatif. Le développement des connaissances à partir des disciplines est nécessaire, à condition que ces connaissances ne soient pas claquemurées... Notre enseignement nous éduque fort bien à séparer, mais non à relier. Il faudrait, non juxtaposer les savoirs, mais les articuler les uns aux autres. C'est le problème central auquel je me suis attaché en élaborant une méthode apte à répondre aux défis de la complexité (complexus: ce qui est tissé ensemble). Ma devise "sparsa colligo" (je réunis le dispersé) a inspiré mes travaux.

En quel sens le Prix "Le Monde" de la recherche s'inscrit-il dans cette réforme de la pensée que vous prônez ?

Les problèmes fondamentaux et/ou globaux que nous devons affronter en tant qu'individus et citoyens nécessitent l'association de savoirs divers en une connaissance complexe. Rousseau disait de son élève : "je veux lui apprendre à vivre". La mission de l'université serait d'aider les étudiants à affronter les problèmes de leur vie individuelle, sociale et civique. Bertrand Russell disait : "Qu'est-ce qui fait qu'un enfant de 5 ans éveillé et curieux devient un adolescent stupide et ennuyeux."

Et il répondait : "Quinze années d'éducation britannique." Notre éducation ne produit pas des adolescents stupides et ennuyeux mais des adolescents insatisfaits, inquiets, tourmentés, désarmés. Mon intérêt pour le Prix de la recherche s'inscrit dans ces préoccupations.

Quel rôle assignez-vous aux thèses primées et publiées ? Est-ce celui d'éclairer notre modernité par la recherche contemporaine ?

Nous nous sommes donnés pour mission de favoriser les thèses dont le thème est important soit pour la connaissance en elle-même, soit pour l'époque actuelle, et qui méritent par là de s'inscrire dans notre patrimoine culturel, au lieu d'être livrées à "la critique rongeuse des souris", selon l'expression de Marx.

Comment les choisissez-vous ? Et quels conseils donneriez-vous aux candidats du prix ?

Nos sensibilités et nos intérêts se confrontent, mais nous avons chacun le sens de notre "mission" qui est d'ouvrir les fenêtres du savoir universitaire ; notre vrai problème est de départager des thèses intéressantes quand elles sont nombreuses, d'où parfois une certaine subjectivité dans nos choix. Mon conseil aux étudiants : "Ne faites que des thèses qui vous passionnent."

Quelle est la spécificité des thèses primées cette année ?

La majorité d'entre elles traitent des misères humaines, pas seulement matérielles, mais aussi psychiques et morales, qui s'accroissent dans notre civilisation. Elles complexifient un problème abusivement simplifié, comme celles sur le squat ou le handicap mental, qui montrent que des situations apparemment marginales posent des problèmes centraux.

La thèse sur les caissières éclaire la vie quotidienne au sein des grandes surfaces. La thèse sur l'inceste remet en question un "dogme" freudien. Toutes ces thèses sont d'inspiration humaniste, et nous aident à penser notre condition et notre civilisation.

Quelle est, selon vous, la véritable nature de la crise de l'université et de la recherche ?

Il y a plusieurs crises dans la crise de l'université et de la recherche. Je me suis concentré sur la crise de la connaissance. Nos systèmes d'éducation produisent des connaissances parcellaires qui, n'étant pas reliées les unes aux autres, nous rendent aveugles aux problèmes fondamentaux, y compris ceux de la crise de la connaissance.

Aussi la réforme de l'enseignement devrait comporter la réforme de la connaissance. Celle-ci a du reste commencé dans les sciences. Elle a suscité une conception complexe de la réalité microphysique et cosmologique. Elle a suscité l'association de disciplines, jusqu'alors séparées, dans les sciences de la Terre, l'écologie, la préhistoire. Ces nouvelles sciences nous mettent en face de notre situation dans le cosmos, dans la nature, dans la vie.

La réforme de l'université appelle un recentrage sur le nouvel esprit scientifique. Elle appelle, en une année propédeutique pour tous étudiants, l'introduction de thèmes vitaux : qu'est-ce que la connaissance, que sont ses risques d'erreur et d'illusion ? Qu'est-ce que l'humain ? Qu'est-ce que l'ère planétaire que nous vivons ? Qu'est-ce que la compréhension humaine et comment la développer ? Comment affronter les incertitudes ?

Quels risques menacent la recherche interdisciplinaire aujourd'hui ?

Depuis vingt ans, la direction du CNRS, de François Kourilsky à Catherine Bréchignac, incite à la polydisciplinarité et à l'affrontement des complexités. Mais la contre-réforme commande, même chez les jeunes chercheurs obsédés par la réussite dans l'enclos dont ils seraient les maîtres. Finalement ce qui est en danger, c'est la pensée. C'est par la tête que pourrit le poisson. On risque de crever par la tête.


Réunir le dispersé...

Aujourd'hui la dispersion atteint tous les niveaux. L'intelligence et la connaissance, comme le souligne Edgar Morin, mais aussi la société dans son ensemble, l'éthique, l'économie, la technologie... et bien sûr la politique.

Se disperser, c'est se séparer les uns des autres, partir vers des endroits différents, ne plus constituer un ensemble. C'est la divergence des intérêts particuliers au détriment de l'intérêt commun, de l'essentiel, c'est l'opposition, la division systématique entre des catégories d'individus qui pourtant n'ont pas d'autre choix que de vivre ensemble et d'interagir.

Se disperser, c'est se dissoudre, se désagréger, disparaître comme la France s'efface, au moins partiellement, de la scène internationale en réintégrant totalement l'OTAN, comme les libertés civiles que l'on gruge lentement mais sûrement, comme la démocratie que l'on pilonne allègrement à coups de conflits d'intérêts flagrants et de manquements à l'éthique la plus élémentaire, comme l'humain qui cède la priorité au profit.

Se disperser c'est, à l'image du Président de la République, ne pas pouvoir se concentrer sur un seul objet, s'abandonner à trop d'activités et ne s'appliquer efficacement à aucune, étaler ses propres certitudes sans compiler, et encore moins computer, les doutes. C'est être partout et nulle part.

La Pensée Complexe, c'est le mouvement tout à fait inverse. Il s'agit de rassembler, relier, faire communiquer, dialoguer, interagir... Aujourd'hui ce n'est plus une option, c'est une urgence. Plus que jamais: sparsa colligo.


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Aurélien
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jeudi 12 mars 2009

Les Jeudis d'Edgar - 20 - Les démocrates et la Fraternité

Chaque jeudi (ou presque...) je viens vous présenter un échantillon de l'œuvre et de la pensée d'Edgar Morin. Je souhaite ainsi, en rapprochant à ma modeste mesure ses idées de la politique en général et du MoDem en particulier, nourrir les débats qui prendront place pour définir, et éventuellement mettre en application, ce nouveau modèle de société que des millions de français ont appelé de leurs vœux en mai 2007.

Lors de l'excellente émission de Ce soir ou jamais de mardi soir, où François Bayrou était invité par Frédéric Taddéi à débattre avec trois intellectuels - le philosophe Régis Debray, l'historien Jean-François Sirinelli et le professeur de sciences politiques Olivier Duhamel - un échange profond sur la Fraternité entre le Président du MoDem et Régis Debray a particulièrement retenu mon attention. Je vous invite à visionner cette émission. En mêlant culture, histoire, philosophie et politique à un tel niveau qualitatif, elle représente un événement trop rare dans nos médias et vaut le détour que l'on aime Bayrou ou non, que l'on s'intéresse à la politique ou non.

Pour ce vingtième Jeudi d'Edgar, voici comment Edgar Morin définit le concept de fraternité:


J'aime bien l'idée, discutable et peut-être naïve mais avant tout belle, avancée par François Bayrou, des trois composantes de la devise nationale Liberté, Égalité, Fraternité qui auraient chacune leur propre mouvement politique. En schématisant, la droite défendrait la Liberté, la gauche l'Égalité, resterait à créer un mouvement pour défendre la Fraternité. Si l'on considère ensemble le projet humaniste, à justice croissante, que veut porter le Mouvement Démocrate et la définition de la Fraternité proposée par François Bayrou, c'est à dire un lien de solidarité qui devrait unir tous les membres de la famille humaine, il apparaît cohérent que le MoDem soit ce mouvement pour la Fraternité.

Je remarque aussi que les trois composantes Liberté, Égalité, Fraternité peuvent être aussi bien antagonistes que complémentaires. En ce sens elles forment une boucle dialogique essentielle que l'on peut certainement superposer à celle reliant individu, société et espèce. Si l'on y superpose encore la dimension politique droite-MoDem-gauche alors on obtient une preuve éclatante de la nécessité du pluralisme, et je dirais même du pluralisme complexe où chaque mouvement politique ne doit pas voir ses adversaires uniquement comme des opposants mais aussi comme des compléments. Pluralisme et ouverture, deux thèmes chers aux démocrates.

On pourrait aussi pousser jusqu'à invoquer le principe hologrammatique, stipulant que la partie est dans le tout comme le tout est dans la partie. Par exemple, il y a de l'humain chez l'homme comme chez la femme, il y a de la féminité dans le masculin et de la masculinité dans le féminin. Cela signifie que chaque composante de la devise Liberté, Égalité, Fraternité porte son propre idéal comme elle porte celui des deux autres mais aussi l'idéal généré par l'association des trois. Ramené à la sphère politique cela signifie qu'un modèle politique adapté à la complexité devrait faire en sorte que chaque mouvement porte et assume sa part d'identité commune avec les autres.

Or, lorsque l'on observe les différents horizons politiques d'où sont venu les adhérents du Mouvement Démocrate et l'inscription dans ses textes fondamentaux du respect de cette diversité, le MoDem apparaît comme l'organisation politique la mieux armée pour saisir la complexité de l'homme, de la société et du monde.


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Aurélien
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dimanche 8 mars 2009

La Femme Majeure

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En 1973 Edgar Morin publiait, en collaboration avec deux de ses collègues du CNRS Bernard Paillard et Nicole Benoît, un ouvrage intitulé La Femme Majeure: nouvelle féminité, nouveau féminisme. À l'époque, dans une renaissance du féminisme, les luttes pour l'émancipation des femmes dans notre société étaient en marche. Pour repère, la dépénalisation de l'avortement et l'encadrement de l'IVG, par exemple, ne se firent qu'en 1975.


Invité de l'émission Italiques, sur l'ORTF, diffusée le 15 juin 1973, Edgar Morin expliquait simplement et justement le rôle moteur essentiel des femmes dans l'évolution de la société.

Il faut partir d'abord partir d'une condition de la femme paysanne, accablée de labeur, et qui a aspirée à être la femme au foyer. C'était gagner une autonomie. Et puis dès qu'on est arrivé au stade de la femme au foyer, celle-ci s'est vue enfermée, confinée, hors du monde. Elle a aspiré à travailler, et pour elle travailler c'était sortir d'une sorte de prison du foyer.

Mais dès qu'elle travaille, effectivement, non seulement elle a des contacts qui vont l'intéresser dans le monde, mais elle va subir les contraintes du travail masculin, et je dirai même pire, parce que le temps chronométrique, déjà très dur pour l'homme, est encore plus brutal pour la femme qui a des cycles biologiques beaucoup plus amples et riches que l'homme à commencer par le cycle menstruel et puis les grands cycles quand elle est enceinte.

Alors, moi je trouve que la femme est engagée dans un cheminement où chaque fois elle trouve une solution qu'elle est amenée à vouloir dépasser, et c'est ça qui est très fécond aujourd'hui dans ce phénomène. Je crois que les femmes étant en marche, à travers des expériences diverses, qui apportent quelque chose et puis qui se révèlent décevantes, cette mise en marche oblige la société à bouger. C'est ça du point du vu social qui est important.


La vidéo de cette intervention est disponible ici.

Je pense que, certaines sphères - directions d'entreprises, responsabilités politiques, ... -restant encore aujourd'hui fermées ou difficilement accessibles aux femmes, en France et encore plus dans les sociétés où la condition féminine n'est pas aussi avancée, cette explication garde sa pertinence aujourd'hui.


Aurélien
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samedi 7 mars 2009

Comprenne qui voudra


Je relaie ici l'initiative de Lucia D'Apote et Pierre Schweitzer qui ont ouvert un blog pour lancer un appel en faveur d'une reconnaissance nationale de la barbarie dont ont été victimes celles que l'on surnomme les tondues de la libération. Pour avoir travaillé pour les allemands, vécu une amitié, un amour et parfois fondé une famille avec un soldat de l'ennemi, ces femmes jugées coupables de "collaboration horizontale" subissaient, a minima, l'humiliation publique de se faire raser le crâne.

Cet exutoire pour une population elle-même humiliée par l'occupation, pour des hommes anxieux de recouvrer leur virilité afin d'oublier leur incapacité à protéger la patrie, a laissé des séquelles physiques et psychologiques non seulement chez ses femmes mais aussi chez leurs enfants souvent victimes des pires insultes. En février dernier l'Allemagne a eu l'intelligence de reconnaître ces enfants au point de leur accorder la double nationalité franco-allemande, pour ceux qui la souhaite. La France serait bien inspirée de suivre cet exemple.

Ce dimanche 8 mars 2009, journée de la femme, le minimum que nous puissions faire est de leur dédier une pensée et de leur rendre hommage en signant cet appel. Parmi les premiers signataires: Edgar Morin et Jean-Jacques Delorme, président de Coeurs sans Frontières.

Pour finir je copie ici ce magnifique poème de Paul Éluard datant de 1944:

Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d’enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés

Une fille faite pour un bouquet
Et couverte
Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante
Comme une aurore de premier mai
La plus aimable bête

Souillée et qui n’a pas compris
Qu’elle est souillée
Une bête prise au piège
Des amateurs de beauté
Et ma mère la femme
Voudrait bien dorloter
Cette image idéale
De son malheur sur terre.


Aurélien

PS: On en parle aussi chez Sylvain Canet.
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jeudi 5 mars 2009

Les Jeudis d'Edgar - 19 - Écologie de l'action

Chaque jeudi (ou presque...) je viens vous présenter un échantillon de l'œuvre et de la pensée d'Edgar Morin. Je souhaite ainsi, en rapprochant à ma modeste mesure ses idées de la politique en général et du MoDem en particulier, nourrir les débats qui prendront place pour définir, et éventuellement mettre en application, ce nouveau modèle de société que des millions de français ont appelé de leurs vœux en mai 2007.


En politique, peut-être plus qu'ailleurs tant le contexte est large, dense, complexe, l'action est incertaine. Quelles que soient les intentions et la rationalité supposée qui la motivent, elle échappe naturellement à ceux qui la mènent. L'action résiste, elle ne relève pas d'un automatisme qui à telle intention associe systématiquement et exclusivement tel résultat.

Même planifiée avec le plus grand soin, la plus sage réflexion, la meilleure des volontés, une fois impulsée, l'action est à la merci des imprévus. Prendre en compte cette part d'incertitude, c'est ce qu'Edgar Morin appelle "l'écologie de l'action".




L'écologie de l'action obéit à deux principes simples définis dans Éthique, 6e volume de la Méthode:

L'écologie de l'action nous indique que toute action échappe de plus en plus à la volonté de son auteur à mesure qu'elle entre dans le jeu des inter-rétro-actions du milieu où elle intervient. Ainsi l'action risque non seulement l'échec, mais aussi le détournement ou la perversion de son sens.

La perversion du sens correspond à trois possibilités: l'effet pervers de l'action, son innanité et la dégradation des acquis. D'où le premier principe:

Les effets de l'action dépendent non seulement des intentions de l'acteur, mais aussi des conditions propres au milieu où elle se déroule.

Autrement dit, les recettes toutes faites n'existent pas. Ce qui a marché ailleurs et/ou autrefois ne réussira pas forcément ici et maintenant. Ceci appelle le monde politique, mais aussi le monde de l'entreprise, à une plus grande humilité, à plus de réflexion, de concertations, de reliance ; à plus de patience aussi. D'autant que le second principe impose d'élargie encore la prise compte des incertitudes:

Le deuxième principe est celui de l'imprédictibilité à long terme. On peut envisager ou supputer les effets à court terme d'une action, mais ses effets à long terme sont imprédictibles. Encore aujourd'hui, on ne sait pas mesurer les conséquences futures de la Révolution française ou de la Révolution soviétique.[...] L'action, même bonne, peut porter un avenir funeste : même pacifique, elle peut porter un avenir dangereux.[...] Nulle action n'est donc assurée d'oeuvrer dans le sens de son intention.

Partant de ces deux principes, on pourrait penser que l'écologie de l'action tend à l'immobilisme. Au contraire, ce qu'elle nous enseigne, c'est que l'action est comme la Nature: incontrôlable. Chacun de nos choix, chacune de nos décisions est un pari sur l'avenir.Il n’y a, selon Edgar Morin, de certitudes que lorsque l’on peut isoler un cadre et traiter d’éléments classables comme le fait, en chimie, la table des éléments de Mendeleïev. Mais pour le reste, pour la vie, prendre conscience de cette incertitude est une question d'éthique.

Comme la Nature, il convient alors de considérer l'action avec bienveillance, d'observer son évolution et ses produits parce que, forcément, il en sortira une leçon essentielle. Ainsi Edgar Morin propose quelques bonnes pratiques écologiques: examiner le contexte où doit s'effectuer l'action, connaître l'écologie de l'action, reconnaître les incertitudes et les illusions éthiques, pratiquer l'auto examen, réfléchir aux décisions, reconnaître ses risques, élaborer une stratégie.

On rejoint ici l'idée de travailler à bien penser, incluant cet autre leitmotiv de l'écologie de l'action: ne pas perdre l'essentiel pour l'urgent, ne pas oublier l’urgence de l’essentiel. Plutôt qu'une accumulation de réformes, de trains de mesures et de plans d'actions (suivez mon regard...), il est primordial d'avoir une stratégie qui fixe un cap et se donne les moyens pour adapter, corriger en continu le présent pour mieux préparer l'avenir.

L'élaboration d'une stratégie comporte la vigilance permanente de l'acteur au cours de l'action, tient compte des aléas possibles, effectue la modification de la stratégie en cours d'action et éventuellement le torpillage de l'action qui aurait pris un cours nocif. La stratégie demeure navigation au gouvernail dans une mer incertaine, et elle suppose évidemment une pensée pertinente. Elle comporte un complexe de méfiance et de confiance, qui nécessite de se méfier non seulement de la confiance, mais aussi de la méfiance. La stratégie est un art. Tout grand art comporte une part d'imagination, de subtilité, d'invention, ce dont font preuve les grands stratèges de l'Histoire.

L’écologie de l’action est une approche par la Pensée Complexe, elle reconnaît l’impossibilité de tout savoir et comprendre des réalités humaines et des enjeux qu'ils soient locaux, nationaux ou planétaires. Elle cherche continuellement, de manière aussi objective que possible, à équilibrer les forces motrices du monde et ses besoins et aspirations essentielles.

L'écologie de l'action doit opérer selon au moins trois boucles dialogiques: risque-précaution, fins-moyens et
action-contexte. Pour chacune de ses boucles chaque est à la fois complémentaire et antagoniste à son associé. Dans chaque boucle les concepts interagissent et s’influencent. Le risque pour l'écologie de l'action est qu'ils finissent par se dénaturer, se pervertir l'un l’autre.

Saisir l’incertitude c'est lutter contre l’ignorance. L’écologie de l’action pourrait d'ailleurs inspirer des programmes d’enseignement, car il nous faut une pensée apte à affronter les complexités plutôt que de céder aux manichéismes idéologiques ou aux mutilations technocratiques (qui ne reconnaissent que des réalités arbitrairement compartimentées, sont aveugles à ce qui n’est pas quantifiable, et ignorent les complexités humaines). Il nous faut abandonner la fausse rationalité. Les besoins humains ne sont pas seulement économiques et techniques, mais aussi affectifs et mythologiques.


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Aurélien
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