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mercredi 25 mars 2009

Trop... c'est combien?

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À l'UMP comme au PS, des bancs de l'Assemblée Nationale à ceux du Sénat en passant par le Conseil des Ministres et la campagne permanente du Président de la République, c'est le buzz politique du moment: doit-on légiférer sur la rémunération des patrons?


Depuis plusieurs années déjà les annonces de parachutes dorés, d'attribution de stock-options et autres bonus, même en périodes sombres pour les entreprises concernées, choquent les citoyens et alimentent les tensions entre les travailleurs et le patronat. Dans le contexte actuel de crise économique et sociale, ces mêmes annonces venant d'entreprises aidées par l'État ont un effet négatif décuplé. Ainsi, dans un mouvement de panique générale, c'est presque unanimement que la classe politique brandit la menace législative au nez des patrons.

Ce qui m'interroge particulièrement dans tout ce battage politico-médiatique et cette surenchère entre moraline et démagogie, c'est que toutes les critiques se concentrent sur les rémunérations annexes et n'abordent jamais la question du seul salaire. Nicolas Sarkozy qui se présente souvent comme un chasseur de tabous pourrait pourtant s'y attarder.

Sur le cas par exemple de Thierry Morin, PDG de Valeo, qui quitte une entreprise dans laquelle l'État vient d'injecter 19 millions d'euros, qui annonce des dizaines de millions d'euros de perte et supprime 1 600 emplois, avec un chèque de plus de 3 200 000 euros... Trop peu, selon moi, de médias ou de politiciens rappellent que ce montant n'est élevé que parce qu'il correspond a deux ans d'un salaire lui même vertigineux. Thierry Morin percevait un salaire de 1 600 000 euros par an. C'est énorme mais il reste un ''petit joueur'' comparé à certains patrons du CAC 40 qui ont un salaire - j'insiste: hors stock-options ou bonus - quatre à cinq fois plus élevé...

Il est évident qu’il s’agit d’une forme détournée d’accaparement des profits. Quand Nicolas Sarkozy annonce une discussion entre partenaires sociaux sur le partage des profits, et une loi si cette discussion n'aboutit pas, la question du salaire des patrons est incontournable: est-ce trop? Et si oui, ou situer la limite acceptable?

En France, les salaires des plus gros bonnets du CAC 40 étaient, en moyenne, de 2 à 3 millions d’euros par an ces dernières années, 190 fois le SMIC. Pour moi un tel salaire c'est trop, quelles que soient l'entreprise et la charge de travail. Comment croire, par exemple, qu'il n'existe personne suffisamment compétente, volontaire et disponible pour accomplir le même travail pour ''seulement'' 1 000 000 euros? 500 000 euros? Qui pourrait légitimement s'estimer lésé de ne percevoir ''que'' 500 000 euros par an pour quelque travail que ce soit?

La question plus délicate est: à partir de combien c'est trop?

Une bonne approche du problème, et surtout de la solution, serait de fixer un éventail de revenus bruts salariaux allant de 1 (pour un SMIC à temps plein) à X pour les plus hauts revenus, tout en maintenant la progressivité de l’impôt sur le revenu. X variant selon la taille de l'entreprise, et éventuellement selon certaines responsabilités quant à la sécurité et la santé publique ou même l'environnement, entre 1 (soyons fous, mais cela existe, je l'ai vécu) et - je reste ouvert au débat - 15. Pour simple indication, cela correspond actuellement au salaire de Nicolas Sarkozy qui, à la tête de l'État, porte de lourdes responsabilités et dirige une entreprise publique de plus de 5 millions de salariés. 15 fois le SMIC actuel, c'est environ 240 000 euros par an. De quoi rapidement réussir sa vie selon le plus stricte des critères...

A l'échelle européenne, on pourrait étendre cette proposition en la couplant avec celle d’un salaire minimum européen, calé sur le PIB par habitant. Pourquoi, aussi, ne pas autoriser d'aller au-delà de X à condition de voir son taux d'imposition augmenter significativement?

Il me semble qu'associer ce type de mesure à une régulation sérieuse sur les conditions d'attributions - critères de performance économique, bien sûr, mais aussi sociale et environnementale - des stocks-options, bonus et parachutes dorés permettrait de remettre un peu d'éthique, de confiance et de sérénité dans la chaîne économique et sociale.
Aurélien
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mardi 24 mars 2009

Manifeste pour la Métamorphose du Monde

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C'est un appel aux artistes, aux créateurs de ce monde, témoins et acteurs de la crise du monde qui affecte toutes les sphères. Il est le fruit d'une collaboration entre Edgar Morin, le prospectiviste et politologue Pierre F.Gonod, et l'artiste Paskua. Baptisé Appel de Bora Bora, il sera publié, sous forme de manifeste illustré, en marge du sommet du G 20 de Londres, le 2 avril prochain, lors d'un rassemblement de plus de cinq cents artistes internationaux de toutes disciplines.

Ce texte stimule les consciences sur une potentielle métamorphose, improbable dans l'état global de conscience actuelle. Improbable... donc possible ; il y a des raisons d'espérer. Ces raisons s'accrochent à l'éventuelle réalisation d' un projet sociétal cohérent, alternatif, réaliste et visionnaire qui demande un supplément d'âme.


Publié sur le site de l'artiste Paskua, résidant à Bora Bora, ce manifeste propose ainsi sept réformes fondatrices d'une voie nouvelle: réforme politique, politique de l'humanité et de civilisation ; réformes économiques ; réformes sociales ; réforme de la pensée ; réforme de l'éducation ; réforme de vie ; réforme morale.


APPEL A LA METAMORPHOSE DU MONDE

Adresse aux artistes

par Edgar Morin, Pierre Gonod et Paskua


21 Mars 2009

Chers amis,

Permettez nous de vous saluer et de vous féliciter pour votre initiative de former le groupe « Métamorphose ». Nous ne nous étonnons pas que les premiers à s’engager dans ce combat pour le futur soient des artistes. Ils ressentent plus profondément et plus vite que les autres la souffrance et les espérances du monde, leurs œuvres libèrent des forces génératrices – créatives. Nous vous invitons à mettre vos talents au service du vaste mouvement pour la métamorphose du monde dont vous serez les pionniers. L’œuvre singulière de notre ami Paskua en incarne l’avant-garde.

Vous êtes témoins et acteurs de la crise du monde qui affecte toutes les sphères. Une analyse systémique montre qu’elle est le résultat de l’enchevêtrement de multiples composants, des relations et rétroactions innombrables qui se tissent entre des processus extrêmement divers ayant pour sièges les systèmes économiques, sociaux, démographiques, politiques, idéologiques, religieux, l’éthique, la pensée, le mode de vie, l’écosystème, tous en crise.

Le vaisseau spatial terre n’a pas de pilote. Ses quatre moteurs, la science, la technique, l’économie, le profit, sont, chacun incontrôlé. En l’absence d’une gouvernance mondiale, le vaisseau va vers la catastrophe. C’est l’hypothèse la plus probable.

L’improbable c’est la capacité d’une guidance en temps utile pour suivre un autre itinéraire permettant de traiter les problèmes vitaux pour l’humanité, en premier lieu la dégradation de la biosphère sans oublier les menaces nucléaires qui ne sont pas disparues.

Il faudrait une métamorphose, qui dans l’état de conscience actuelle est une hypothèse improbable, quoique non nulle. Mais qu’est, au fait, une métamorphose ? Sinon le changement d’une forme en une autre, et, en biologie, une transformation importante du corps et du mode vie au cours du développement de certains animaux comme les batraciens et certains insectes. Ainsi on parle des métamorphoses du papillon ou des grenouilles. Ici l’auto-destruction est en même temps auto-construction, une identité maintenue dans l’altérité.

Plus généralement la naissance de la vie est une métamorphose d’une organisation chimico-physique. Les sociétés historiques le sont devenues à partir d’un agrégat de sociétés archaïques. Vie et société sont le produit de métamorphoses. Elles sont en danger. L’histoire c’est aussi l’issue tragique du développement d’une capacité à détruire l’humanité. Il y a donc la nécessité vitale d’une meta-histoire. Il n’a pas de fin de l’histoire, contrairement à la thèse de Fukuyama qui avait tiré du triomphe du capitalisme la conclusion de sa pérennité. Les capacités créatrices ne sont pas épuisées. Une autre histoire est possible.

Il y a des raisons d’espérer.

L’Homme Générique de Marx exprime ses vertus génératrices et créatrices inhérentes à l’humanité. Il y a toujours en lui ces capacités. On peut user de la métaphore des cellules souches dormantes dans l’organisme adulte et que la biologie moderne a révélées. De même, il y a dans les sociétés normalisées, stabilisées, rigidifiées, des forces génératrices-créatrices qui se manifestent. : « International art movement for the metamorphosis of the world » en est la preuve.

La crise financière et économique pousse actuellement nombre de dirigeants et d’économistes réveillés de leur torpeur à « réformer le capitalisme ». C’est une nécessité que certains considèrent encore comme une contrainte conjoncturelle. Mais il s’agit d’une crise systémique, beaucoup plus large et profonde, la crise planétaire multidimensionnelle. Et avec elle est concerné l’ensemble des peuples. C’est dans leur sein que vont s’éveiller des forces créatrices et une volonté transformatrice. Si une hirondelle ne fait pas le printemps, des signes forts sont apparus.

Ainsi, de Seattle à Porto Alegre s’est manifestée une volonté de répondre à la mondialisation techno-économique par le développement d’autres formes de mondialisation, allant vers l’élaboration d’une véritable « politique de l’humanité », qui devrait dépasser l’idée de développement.

Nul ne peut faire l’impasse sur l’aspiration multimillénaire de l’humanité à l’harmonie, qu’elle prenne la forme du paradis, des utopies, des idéologies libertaire, socialiste, communiste, puis des révoltes juvéniles des années 60 (Peace-Love). Cette aspiration n’a pas disparu. Elle se manifeste par des myriades de pensées, d’initiatives, d’actions multiples dispersées dans la société civile et qui sont ignorées par les structures politiques et administratives sclérosées.

Les grands mouvements de transformation commencent toujours de façon marginale, déviante, modeste, voire invisible. Il en a été ainsi des religions, de Bouddha, Jésus, Mahomet, du capitalisme, de la science moderne, du socialisme. Aujourd’hui l’alter-mondisme devient un terme à prendre à la lettre : l’aspiration à un autre monde.

Des centaines de propositions ont vu le jour, cela ne suffit pas à en faire un projet sociétal cohérent, alternatif, réaliste et visionnaire. C’est ce « supplément d’âme » que nous proposons avec les « 7 réformes fondatrices » d’une « Voie nouvelle ».

À cette fin, 7 orientations principales sont proposées : la réforme politique, politique de l’humanité et de civilisation ; réformes économiques ; réformes sociales ; réforme de la pensée ; réforme de l’éducation ; réforme de vie ; réforme morale.


1 - La réforme politique : politique de l’humanité et de civilisation

La voie en a été tracée par des travaux successifs pour régénérer la pensée politique[1].

Il y a plus de 40 ans Edgar Morin constatait la crise de la politique à tous les échelons. La politique en miettes trahissait la difficulté, l’échec dans la gestation d’une politique de tout l’être humain, ou anthropolitique. C’est ce dernier concept majeur qui sera développé et enrichi dans des œuvres successives[2].

Aujourd’hui, avec la mondialisation, la crise politique est à la fois plus profonde et généralisée, elle touche tous les niveaux et conduit à veiller à penser en permanence et simultanément planétaire, continental, national et local.

La politique de l’humanité est planétaire et « la terre-patrie » est l’héritière concrète des internationalismes, encore en germe au sein de l’alter-mondialisme.

Il s’agit de sauvegarder indissolublement l’unité et la diversité humaine. Le trésor de l’unité humaine est la diversité, le trésor de la diversité est l’unité. Il s’ensuit la nécessité d’institutions planétaires pour la sauvegarde de l’humanité, compétentes pour traiter les problèmes vitaux et mortels de la biosphère, de l’économie, des inégalités sociales, de l’infériorité du statut de la femme, des armes de destruction massive.

Dans le monde global, le développement d’une conscience planétaire est la dimension du défi, et est inséparable de celle du destin commun de l’humanité. Cette conscience entière, encore embryonnaire, sera la condition de la réforme de l’ONU, instance d’une société-monde dotée d’un système juridique, d’une gouvernance, d’un horizon de démocratisation, de solidarité, de fraternité. À son tour l’institution rétroagira positivement sur le développement de la conscience planétaire.

C’est aussi à l’échelle globale qu’il convient de revenir sur l’idée de développement qui est devenu le leitmotiv de tous les discours politiques. Il faut dépasser cette notion ou développer l’idée elle-même.

Sa carence tient à son noyau exclusif technico-économique fondé sur le seul calcul. Le développement technico-économique est conçu comme la locomotive qui doit forcément entraîner démocratie et vie meilleure. La réalité est plus ambivalente. C’est aussi la destruction des solidarités traditionnelles, l’exacerbation des égoïsmes, et, finalement, l’ignorance des contextes humains et culturels. En effet, le développement tel qu’il est pratiqué s’applique de façon indifférenciée à des sociétés et cultures très diverses, sans tenir compte de leurs singularités, de leurs savoirs, savoir-faire, arts de vivre, y compris chez les peuples que l’on réduit à une vision analphabétisme alors qu’on en ignore les richesses de leurs cultures orales traditionnelles.

Le développement repensé doit respecter les cultures et intégrer ce qu’il y a de valable dans l’idée actuelle de développement, mais pour le concevoir dans les contextes singuliers de chaque culture ou nation.

La politique de réforme de la civilisation concerne toutes les parties du monde occidentalisé. Elle s’exercerait contre les effets négatifs croissants du « développement » de notre civilisation occidentale, viserait à restaurer les solidarités, re-humaniser les villes, revitaliser les campagnes. Elle renverserait l’hégémonie du quantitatif au profit de celle du qualitatif, de la qualité de la vie, « moins mais mieux », contribuerait à la réforme de vie.

Elle reconsidérerait nécessairement la notion de croissance, dépassant l’alternative croissance/décroissance, elle prendrait en compte ce qui doit croître ou décroître, ce qui doit demeurer stationnaire, au terme d’une réflexion plus complexe que la croissance à tout prix.

Une telle réforme, de portée planétaire pourrait et devrait être entreprise à l’échelle d’une nation, exemple pour son extension à l’échelle continentale. L’Union Européenne et l’Amérique Latine paraissent plus mûres pour s’engager dans cette nouvelle voie.


2 - les réformes économiques

La débâcle financière, la récession économique, les plans de sauvetage du crédit, condition permissive du capitalisme, la protection par l’Etat d’industries entières comme l’automobile, la relance de dépenses d’infrastructure, conduisent les dirigeants d’un monde désormais pleinement capitaliste à essayer de le remettre sous contrôle, à placer « un pilote dans l’avion ». Simultanément à notre réunion et cet appel, le G20 se réunit. Nous verrons ce qu’il en sort. Nous verrons s’il s’agit d’un jeu à somme nulle, chacun protégeant son économie et se gardant que les partenaires en bénéficient.

Les victimes de la crise ne sont pas les banquiers, ni les riches, mais les gens pauvres des pays riches et les pauvres des pays pauvres. La récession crée du chômage, mais elle est aussi prétexte à licenciements pour, dans le cadre d’une compétition féroce, réduire les dépenses salariales afin d’assurer les profits. Les dirigeants du monde ne sont pas frappés subitement par la grâce de la nuit française du 4 août 1789 et l’abolition des privilèges, la plupart d’entre eux en sont les défenseurs. Il faut donc, en plus de la contrainte du sauvetage du système, la poussée des forces sociales dispersées dans le monde, pour donner un sens aux mesures et ouvrir une nouvelle voie, établir une institution permanente, sorte de conseil de la sécurité économique, chargé des régulations de l’économie planétaire et du contrôle des spéculations financières.

La sortie du modèle énergétique actuel est le grand chantier du siècle. Il n’est plus durable, non seulement en raison de l’épuisement, un jour ou l’autre, des ressources pétrolières, mais de la détérioration de l’environnement, du changement climatique dont il est vraisemblablement une des causes. On ne sous-estime pas le mouvement de recherche et développement d’amélioration des rendements énergétiques et des énergies renouvelables, mais le principal tient à la réforme du modèle de développement et à celle du mode de vie.

Il faudra faire face aussi à un autre défi mondial : nourrir l’humanité. Bien que le boom démographique se soit atténué, il n’en demeurera pas moins que dans 50 ans il y aura -sauf pandémie mondiale- 9 milliards d’êtres à nourrir. Les superficies cultivables n’étant pas extensibles, il faudra augmenter les rendements des terres. Comment ? Par l’utilisation massive des engrais et pesticides, dont on mesure les dégâts dans les pays qui ont industrialisé leur agriculture ? L’irrigation, qui consomme la plus grande part de l’eau, qui, par ailleurs, devient une ressource rare ? Par la modification génétique des organismes, avec les interrogations redoutables pour l’environnement et la mise en tutelle des paysans par les monopoles ?

Politiques de l’énergie et de la faim peuvent être en opposition. Celle des biocarburants à partir de produits agricoles signifie que la priorité est donnée, implicitement, au modèle de consommation actuel de l’énergie, et que le reste compte moins.

Il faudra que la communauté internationale fasse des choix clairs.

Quel autre modèle est envisageable ?

D’abord par un New Deal de grands programmes collectifs à l’échelle de l’humanité. Ces grands programmes mondiaux devraient être complétés par des programmes continentaux et nationaux

Le dégagement de la tyrannie des marchés internationaux requiert localement l’essor d’une économie plurielle. Des initiatives sont en cours, par exemple la création et l’extension des mutuelles, des coopératives de production et de distribution, les coopératives de femmes en Afrique et en Asie, le commerce de proximité de l’alimentation, le commerce équitable, des entreprises citoyennes, l’agriculture fermière et biologique, le micro-crédit, voire des monnaies locales. Toutes ces actions, au raz du sol, nées dans le système et à cause de lui, sont autant de chrysalides de la métamorphose


3 - Réformes sociales

Le monde crie d’inégalités et d’injustices. Les idéaux libertaires, socialistes, communistes, ont historiquement combattu celles-ci. De nouveau l’internationalisme, mais planétaire cette fois, est à l’ordre du jour. La pauvreté continue à frapper une grande partie de la population du globe, alors que jamais les disponibilités scientifiques, techniques n’ont été aussi grandes. Les inégalités s’expriment grossièrement par les inégalités du PIB entre nations et par personne.

Le rêve ancien de l’utopie égalitaire, par exemple, un revenu universel d’existence, reste une visée qui n’est pas celle des institutions internationales actuelles. Les différenciations ont grandi avec la mondialisation. Le Tiers-Monde des années 60 a volé en éclats. L’économie pétrolière a donné une rente de situation aux pays du Golfe, qui ont fait appel à des migrants, corvéables et rejetables. La Chine, virée au capitalisme sauvage, réalise l’accumulation primitive sur le dos des masses paysannes. Sa percée industrielle pour les biens manufacturés, si elle permet, heureusement, des progrès du niveau de vie interne, a pour contre partie la suppression d’emplois ailleurs et une pression sur les salaires des pays développés. Le problème est devenu la répartition du profit à l’échelle mondiale. Comment permettre la progression du niveau de vie dans les pvd sans altérer celui des pays développés et résorber les inégalités partout ? Comment faire converger des forces sociales défendant leurs revendications nationales dans un ensemble plus vaste dominé par les firmes multinationales ?

Nous pourrions en Europe fournir de premières réponses. L’harmonisation salariale « vers le haut » est le combat à venir, car il est clair que le capital tentera de faire supporter le poids de la crise à ses salariés. L’harmonisation de la protection sociale, et celle de la fiscalité, sont d’autres chantiers.

Qu’en est-il aussi de la retraite des personnes âgées. Fort heureusement l’espérance de vie a augmenté suite aux progrès de la médecine et de l’hygiène. Mais cette prolongation est très inégale entre, par exemple Haïti et le Japon, et en France entre cadres supérieurs et ouvriers. La conséquence de l’allongement de la vie c’est le vieillissement de la population, et avec elle, partout, la difficulté du financement des retraites et de la protection sociale. Vaste question qui ne peut-être reportée en attendant l’hypothétique retour de la croissance et qui met à l’épreuve la solidarité intergénérationnelle. Des normes mondiales, là encore, seraient en phase avec le problème sociétal.

Les réformes économiques et sociales sont en relation récursive. Les choix dans la division internationale du travail déterminent les choix sociaux et réciproquement. Ils doivent être traités de pair en anticipant leurs conséquences, y compris leurs impacts géopolitiques.


4 - réforme de la pensée

Il est difficile de penser le présent de la crise planétaire et ses perspectives. D’autant que la vitesse des transformations et la mondialisation qui agissent sur toutes les sphères brouillent les représentations. La complexité de la situation donne le vertige et conduit la plupart d’entre nous à un sentiment d’effroi et d’impuissance qui amènent à renoncer à sa compréhension et à l’action.

La compréhension du monde est impossible avec le morcellement actuel de la pensée. L’enfermement disciplinaire rend inapte à percevoir et concevoir les problèmes fondamentaux et globaux, d’où la nécessité d’une pensée complexe qui puisse relier les connaissances, les parties au tout, le tout aux parties, et qui puisse concevoir la relation du global au local et du local au global. Nos modes de pensée doivent intégrer un va-et-vient constant entre ces niveaux.

Pour dominer la complexité du monde, le système de pensée doit être complexe.

Si nos esprits restent dominés par une façon mutilée, incapable de saisir les réalités dans leur complexité et dans leur globalité, si la pensée philosophique reste enfermée dans des jeux de dentelle, alors nous allons vers des catastrophes. Seule une pensée apte à saisir la complexité non seulement de nos vies, destins, de la relation individu-société-espèce, mais aussi celle de l’ère planétaire, peut opérer le diagnostic de la course de la planète vers l’abîme, et définir les orientations qui permettraient de donner un fil directeur aux réformes primordiales.

En bref, seule une pensée complexe peut nous armer pour préparer la métamorphose globale, sociale, individuelle et anthropologique.


5 - Réforme de l’éducation

Elle est peut-être la condition permissive de tout le reste.

L’éducation forme un guide d’existence, individuel et collectif, un modèle qui se transmet entre générations. C’est un système de puissance lourde, à inertie et temps long. C’est pourquoi elle est au cœur de l’évolution des sociétés.

La transmission de connaissances ne met pas à l’abri des erreurs et illusions qui parasitent l’esprit humain. Il s’agit d’armer chaque esprit dans le combat vital pour la lucidité. Il est donc nécessaire d’introduire et de développer dans l’enseignement l’étude des caractères cérébraux, mentaux, culturels, des processus et modalités des connaissances, des dispositions tant psychiques que culturelles. Cette remarque préalable soulève le problème de l’adéquation de l’éducation actuelle et de son contenant.

Les principes d’une connaissance pertinente sont les suivants : promouvoir une connaissance capable de saisir les problèmes globaux et fondamentaux pour y inscrire les connaissances partielles et locales ; enseigner la condition humaine ; expliquer l’identité terrienne ; éveiller à la compréhension de l’autre. Partant de ceux-ci il faut bâtir de nouveaux curricula.

L'enseignement doit contribuer, non seulement à une prise de conscience de la trinité individu-espèce-société, et ce qu’elle implique comme comportement vis-à-vis des autres et de la nature, avec notre Terre-Patrie, mais aussi permettre que cette conscience se traduise en une volonté de réaliser la citoyenneté terrienne.


6 - La réforme de vie

C’est le problème concret sur lequel devraient converger toutes les autres réformes.

Nos vies sont dégradées et polluées par l’état monstrueux des relations entre les humains, individus, peuples, par l’incompréhension généralisée d’autrui, par le prosaïsme de l’existence consacrée aux taches obligatoires que ne donnent pas de satisfaction, et qui déferlent à présent dans le monde entier, par opposition à la poésie de l’existence qui est congénitale à l’amour, l’amitié, la communion, le jeu.

La recherche d’un art de vivre est un problème très ancien abordé par les traditions de sagesse des différentes civilisations et en occident par la philosophie grecque. La réforme de vie vise à régénérer l'art de vivre en art de vivre poétiquement. Elle se présente de manière particulière dans notre civilisation occidentale caractérisée par l'industrialisation, l'urbanisation, la recherche du profit, la suprématie donnée au quantitatif… Civilisation qui régit aujourd’hui sur la planète apportant non seulement ses indéniables vertus mais aussi ses moins indéniables vices et dégradations qui se sont révélées dans le monde occidental d'abord et qui déferlent à présent dans le monde entier.

L’homme vit aujourd’hui dans une « Technosphère ». Et il en fait partie intégrante. Malgré l’essor récent des biotechnologies, c’est la civilisation mécanique qui domine depuis la révolution industrielle du 20 e siècle, et dont la robotisation constitue le point dominant. Le chronomètre est le maître, et, avec lui, les cadences de travail, la réduction des temps alloués et le stress, les flux tendus dans l’entreprise, contraintes de la compétitivité et du profit à court terme. Les nouvelles technologies de l’information, potentiellement libératoires de la communication personnelle, deviennent une tyrannie avec le téléphone portable, la perte de liberté qui s’ensuit quand tout individu peut-être suivi voire traqué n’importe où. Ainsi, la combinaison de l’évolution de la civilisation industrielle sous l’emprise des nouvelles technologies, des nouvelles conditions du travail et du profit, provoque une mutation par rapport au temps, l’urgence se transforme en instantanéité. Le culte de l’urgence conduit à une société malade du temps, et qui perd le temps de vivre. Elle se défend en revendiquant du temps libre.

La société en devient consciente et réagit avec les moyens dont elle dispose. L’aspiration à « une vraie vie » se manifeste sous la forme d’antidotes au mal-être physique, moral et spirituel par le recours aux psychiatres, psychanalystes, aux psychotropes, addictions et drogues diverses. Elle se tourne aussi vers la religion, l’occultisme, pour satisfaire ses besoins spirituels étouffés dans une civilisation vouée aux besoins matériels, à l’efficacité et à la puissance.

La réforme de vie doit nous conduire à vivre les qualités de la vie, à retrouver un sens esthétique, à travers l'art bien sûr mais également dans la relation à la nature, dans la relation au corps, et à revoir nos relations les uns aux autres, à nous inscrire dans des communautés sans perdre notre autonomie. C'est le thème de la convivialité évoqué par Illich dans les années 70. Il existe aujourd'hui, un peu partout, des germes de cette réforme. Ils apparaissent à travers l’aspiration à une autre vie, le renoncement à une vie lucrative pour une vie d’épanouissement, les choix de vie visant à mieux vivre avec soi-même et autrui, ainsi que dans une recherche d’accord avec soi-même et le monde. Cette aspiration à vivre "autrement" se manifeste de façons multiples et l'on assiste à des recherches tâtonnantes, un peu partout recherche de la poésie de la vie, amours, fêtes, copains, raves parties. Si on considère ensemble ces éléments qui, séparément, semblent insignifiants, il est possible de montrer que la réforme de vie est inscrite dans les possibilités de notre civilisation. Le dénominateur commun en est : la qualité prime sur la quantité, le besoin d’autonomie est lié aux besoins de communauté, la poésie de l’amour est notre vérité suprême.

La prise de conscience que « la réforme de la vie » est une des aspirations fondamentales dans nos sociétés est un levier qui peut puissamment nous aider à ouvrir la Voie.


7 - La réforme morale

Barbarie de nos vies ! Nous ne sommes pas intérieurement civilisés. La possessivité, la jalousie, l’incompréhension, le mépris, la haine, l’aveuglement sur soi-même et sur autrui sont notre quotidien. Que d’enfers domestiques sont les microcosmes de l’enfer plus vaste des relations humaines.

Nous retombons là sur une préoccupation très ancienne puisque les principes moraux sont présents tant dans les grandes religions universalistes que dans la morale laïque. Mais les religions qui ont prôné l’amour du prochain ont déchaîné des haines épouvantables, et rien n’a été plus cruel que ces religions d’amour.

Il semble donc évident que la morale mérite d’être repensée et qu’une réforme doit l’inscrire dans le vif du sujet. La réforme morale nécessite, d’abord, l’intégration, dans sa propre conscience et sa propre personnalité, d’un principe d’auto-examen permanent, car, sans le savoir, nous nous mentons à nous-mêmes, nous nous dupons sans cesse.

Si on définit le sujet humain comme un être vivant capable de dire « je », autrement dit d’occuper une position qui le met au centre de son monde, il s’avère que chacun de nous porte en lui un principe d’exclusion (personne ne peut dire «je » à ma place). Ce principe agit comme un logiciel d’auto-affirmation égocentrique, qui donne priorité à soi sur toute autre personne ou considération et favorise les égoïsmes. Dans le même temps, le sujet porte en lui un principe d’inclusion qui nous donne la possibilité de nous inclure dans une relation avec autrui, avec les « nôtres » (famille, amis, patrie), et qui apparaît dès la naissance où l’enfant ressent un besoin vital d’attachement. Ce principe est un quasi logiciel d’intégration dans un nous, et il subordonne le sujet, parfois jusqu’au sacrifice de sa vie. L’être humain est caractérisé par ce double principe, un quasi double logiciel : l’un pousse à l’égocentrisme, à sacrifier les autres à soi ; l’autre pousse à l’altruisme, à l’amitié, à l’amour... Tout, dans notre civilisation, tend à favoriser le logiciel égocentrique. Le logiciel altruiste et solidaire est partout présent, inhibé et dormant, et il peut se réveiller. C’est donc ce logiciel qui doit être développé.

Il faut donc concevoir également une éthique à trois directions, en vertu de la trinité humaine : Individu-société-espèce, les trois en interrelations permanentes.

Dans ce sens, l'éthique individu-espèce nécessite un contrôle mutuel de la société par l'individu et de l'individu par la société, c'est-à-dire la démocratie; et au xxie siècle la solidarité terrestre.

L'éthique doit se former dans les esprits à partir de la conscience que l'humain est à la fois individu, partie d'une société, partie d'une espèce. Nous portons en chacun de nous cette triple réalité. Aussi, tout développement vraiment humain doit-il comporter le développement conjoint des autonomies individuelles, des participations communautaires et de la conscience d'appartenir à l'espèce humaine.

À partir de cela s'esquissent les deux grandes finalités éthico-politiques du nouveau millénaire : établir une relation de contrôle mutuel entre la société et les individus par la démocratie, accomplir l'Humanité comme communauté planétaire.


En conclusion : limites et possibilités

Les réformes sont interdépendantes. Les réformes morale, de la pensée, de l’éducation, de civilisation, de la politique, celle de la réforme de vie s’entr’appellent les unes les autres. Par là même leurs développements créeraient une synergie, une dynamique nouvelle qui serait plus que leur somme.

Ceci est une énorme potentialité, mais nous devons aussi être conscients de leur limite. Homo est non seulement sapiens, faber, economicus, mais aussi demens mythologicus, ludens… On ne pourra jamais éliminer la capacité délirante, on ne pourra jamais rationaliser l’existence (ce qui serait au demeurant, la normaliser, la standardiser, la mécaniser…) On ne pourra jamais réaliser l’utopie de l’harmonie permanente, du bonheur assuré.

Ce qu’on peut espérer c’est non plus le meilleur des mondes, mais un monde meilleur.

Revenons au point de départ : nous allons vers l’abîme. Mais il y a des milliards de chrysalides végétales, animales, humaines qui sont en métamorphose. Ce sont des forces immenses potentielles mais conditionnées à leur environnement. Concernant l’humanité des forces, encore virtuelles pour l’essentiel, doivent se mobiliser. L’abîme comme la métamorphose ne sont pas fatals.

La Voie des sept réformes proposée ici nous semble la seule susceptible de régénérer assez le monde pour faire advenir la métamorphose, pour un monde meilleur.

En faire une réalité suppose la mobilisation de tous ceux qui y aspirent, en un véritable Mouvement pour la Métamorphose du Monde.


Edgar Morin, philosophe, sociologue


Pierre F. Gonod, prospectiviste, politologue


Paskua, artiste plasticien



Aurélien
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vendredi 20 mars 2009

Les dangers de la ruée vers l'ORE

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Avec moins de grévistes mais plus de monde dans les rues que le 29 janvier dernier, la colère populaire ne faiblit pas, au contraire. Feignant d'entendre et de comprendre la rue, l'UMP s'invente une polémique interne sur un éventuel aménagement symbolique du bouclier fiscal qui , comme chacun sait déjà, n'aura jamais lieu. De leur côté les partenaires sociaux, dans leurs revendications sur l'emploi et le pouvoir d'achat notamment, restent concentrés et se montrent déterminés à faire reculer Nicolas Sarkozy. Un grand mouvement social a eu lieu hier.


Les critiques pleuvent sur la politique économique et sociale du Président de la République, avec pour cible principale la loi TEPA qui englobe le bouclier fiscal et la réforme sur les heures supplémentaires. Il me semble que dans toute cette agitation une mesure, votée par le parlement en juillet 2008, est oubliée. Elle risque pourtant de causer d'énormes dégâts en terme de pouvoir d'achat et de relance économique dans les mois à venir ; il s'agit de l'offre raisonnable d'emploi, ou ORE.

Répondant à une promesse de campagne, lancée dans un contexte de croissance, de baisse du chômage et d'une ambition illusoire de plein emploi, cette mesure qui me paraissait déjà injuste il y a 10 mois s'avère socialement dangereuse aujourd'hui, alors que les prévisions de l'INSEE en matière d'emploi et de récession sont, c'est un euphémisme, pessimistes.

Selon ces chiffres de l'INSEE, on pourrait comptabiliser 2,6 millions de chômeurs en juin prochain. À ce rythme le seuil symbolique et inquiétant des 3 millions de chômeurs pourrait être atteint avant la fin de l'année. Personne ne voyant un début de fin crise à l'horizon, on peut tabler sans trop de risques sur le fait que bon nombre de ces chômeurs ne retrouveront pas d'emploi pendant de longs mois. D'ailleurs, avant la crise déjà, l'OCDE estimait la durée moyenne du chômage en France autour de 14 mois.

Que dit le texte sur l'offre raisonnable d'emploi? Qu'au fil des mois de chômage le demandeur d'emploi est obligé d'accepter des offres selon des critères de moins en moins exigeants, notamment en ce qui concerne la rémunération:

Le salaire de l’emploi proposé doit représenter au moins 95% du salaire antérieur après trois mois de chômage, au moins 85% après 6 mois, au moins le montant de l’allocation perçue après un an. Il ne peut être inférieur au salaire normalement pratiqué dans la région et dans le domaine d’activité et ne peut contrevenir aux règles législatives et réglementaires relatives au salaire minimum ; après un an sans emploi, le chômeur sera obligé d’accepter tout emploi rémunéré "à hauteur du revenu de remplacement " versé par les Assedic, ou par l’Etat (Allocation spécifique de solidarité) s’il est en fin de droits.

Autrement dit, à l'heure de la reprise des millions de personnes seront dans l'obligation d'accepter des salaires inférieurs de 15% à 25% - dans le meilleur des cas! - à ceux qu'ils percevaient avant de perdre leur emploi précédent.

Pour les grands patrons comme Serge Dassault, je me doute que c'est plutôt une bonne nouvelle de voir le coût de la main d'œuvre ainsi diminuer. C'est d'ailleurs à se demander si les grands dirigeants qui siègent simultanément aux conseils d'administration des grand groupes (Total, Renault, Veolia, L'Oréal...) et des grandes banques (BNP, Société Générale...) qui rechignent à accorder des prêts aux PME/PMI, ne profitent pas de la crise pour dégraisser allègrement, et pousser leurs sous-traitants et fournisseurs à faire de même, afin de maximiser cet effet négatif de l'ORE sur les salaires... J'aimerais poser la question à Laurence Parisot, elle qui dirige le MEDEF tout en siégeant au gouvernement d'entreprise de la BNP et de Michelin...

Quelles pourraient être les conséquences après la crise?

Le pouvoir d'achat en aura pris un sérieux coup, et ce à tous les niveaux de salaires du smicard au cadre. L'activité, déjà au point mort, ne pourra pas vivre une relance par la consommation. L'endettement des ménages ne pourra qu'augmenter, de même pour l'endettement national puisque les recettes fiscales diminueront tandis que les prestations sociales, elles, ne feront que s'accroître. Autant d'éléments qui feront que la sortie de crise économique sera illusoire et aggravera encore la crise sociale.

Ainsi, alors que tout le monde braque les projecteurs sur le bouclier fiscal en espérant un geste aussi symbolique qu'improbable du Chef de l'État, c'est peut-être une mesure moins symbolique mais qui s'annonce catastrophique qu'il faudrait remettre en question. Il y a urgence.


Aurélien
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mardi 10 mars 2009

Don Qu-Hirsch-otte, l'anti-spleen?

J'ai droit, moi aussi, aux jeux de mots foireux...

Nicolas Sarkozy et son gouvernement ont-ils enfin pris les enjeux de la jeunesse au sérieux? Martin Hirsch, Haut-Commissaire aux Solidarités actives et à la Jeunesse, a initié hier les travaux de sa commission sur la politique de la jeunesse. Une jeunesse qui broie du noir... Que peut-il vraiment y faire?


Martin Hirsch s’est donné quatre mois pour remplir 5 objectifs:

1 - Ne pas laisser de jeunes sans emploi, sans formation ou sans ressources ni, quand cela est nécessaire, sans accompagnement;
2 - Garantir aux jeunes des perspectives au moins aussi satisfaisantes que celles de la génération qui a précédé;
3 - Concevoir les dispositifs fiscaux et sociaux pour traiter les jeunes comme des adultes à part entière, c’est-à-dire ayant accès à l’autonomie, par rapport à leurs familles, comme vis-à-vis du système social;
4 - Permettre aux jeunes d’être les acteurs d’initiatives porteuses de sens;
5 - Redéfinir entre l’Etat, les collectivités territoriales et les partenaires sociaux, une nouvelle responsabilité partagée vis-à-vis des jeunes, de telle sorte qu’une partie des jeunes ne soient pas laissés dans les interstices des politiques publiques et sociales.

Fin mai, une série de propositions seront présentées dans un "livre vert". En juillet, après concertation et débat, des mesures pour améliorer le sort des jeunes seront annoncées. Cette nouvelle commission sur la politique de la jeunesse s'attaquera principalement aux problèmes de l'emploi, du logement et des revenus, trois éléments qui ensemble déterminent le degré d'autonomie. Composée de représentants des étudiants et des jeunes, des partenaires sociaux, des collectivités territoriales, des parlementaires, d'associations liées à l'enseignement ou à la famille, du monde universitaire et de personnes qualifiées (sociologue, économiste, magistrat, DRH, ...), l'équipe de travail semble pouvoir couvrir en cohérence tous les enjeux. La démarche est encourageante, l'état d'esprit prometteur.

Deux inquiétudes me préoccupent cependant...

La première, habituelle, c'est le budget. 150 millions d'euros pour expérimenter une petite dizaine de programmes auprès de 100 000 jeunes, soit 1500 euros par jeune. Certes, c'est un montant inédit pour de tels travaux et 5 fois plus que pour les expérimentations du RSA, mais en comparaison avec d'autres dépenses improductives ou incohérentes de l'État, ça reste léger et loin de l'ampleur des enjeux de la jeunesse.

Deuxième inquiétude, la définition même de cette jeunesse. Martin Hirsch semble se borner aux 16-25 ans. Si l'on considère les problèmes de l'orientation scolaire à l'insertion professionnelle en passant par le logement les études, la formation professionnelle etc..., cette tranche d'âge apparaît clairement trop fine. Je pense qu'il faudrait l'élargir du collège à 30 ans.

Mais au-delà des bonnes volontés, de la qualité des personnes et de la pertinence du cadre de travail, toutes nécessaires mais non suffisantes, je m'interroge sur la sincérité de la démarche du gouvernement. J'ai de sérieux doute, à priori, sur la possibilité d'inclure cette nouvelle politique de la jeunesse dans le projet de société aujourd'hui porté par Nicolas Sarkozy et ces plus fidèles lieutenants et commanditaires. Un projet où en amont on veut dépister les futurs délinquants dès 3 ans et les enfermer dès 12 ans ; en aval on précarise et on rogne chaque jour un peu plus sur les libertés civiles.

Par ailleurs, on dit que les 16-25 ans broient du noir. Mais qu'en est-il aujourd'hui des autres générations? Sont-elles d'un optimisme béat? Ont-elles plus confiance en elles et en l'avenir que leurs héritiers? Et puis les inquiétudes actuelles de la jeunesse ne trouvent-elles pas une source aussi bien dans les problèmes sociaux franco-français que dans la multiplication et la simultanéité de toutes les crises mondiales avec et dans lesquelles elle a grandit? Peut-être que c'est la simple conscience de l'état du monde qui est anxiogène.

À cette échelle, à moins de pouvoir jeter les bases d'un nouveau modèle de société pour toutes les générations au minimum au niveau européen, la commission de Martin Hirsch semble bien impuissante. Au mieux elle répondra à l'urgence matérielle immédiate au niveau national, c'est déjà ça mais je crains que cela ne revienne qu'à repousser l'échéance d'une nécessaire refonte du projet de société et d'une indispensable implication de la jeunesse dans les décisions portant sur le long terme.

La jeunesse d'aujourd'hui est sans doute, comme toujours, naïve et utopiste, orgueilleuse et rebelle. Elle aspire aussi plus que jamais, c'est ma conviction, à des valeurs universelles parce qu'elle est plus consciente que jamais des enjeux universels et du destin commun à toute l'humanité. Si seulement le monde politique pouvait être à la hauteur de ces aspirations...

Pour finir ce billet je vous laisse ce texte, présenté comme autobiographique, d'Alfred de Musset qui expose ce qu’il appelle le "Mal du siècle". Une génération, la sienne, a grandi dans le bouillonnement des batailles napoléoniennes. Arrivée à l’âge adulte, elle se trouve prise au piège de la Restauration, vécue comme une période de régression historique, et d’immobilisme politique. Tiens, tiens...

Alors s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttes d’un sang qui avait inondé la terre : ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides. Ils n’étaient pas sortis de leurs villes ; mais on leur avait dit que, par chaque barrière de ces villes, on allait à une capitale de l’Europe. Ils avaient dans la tête tout un monde ; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins ; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain.[…]

Dès lors, il se forma deux camps : d’une part, les esprits exaltés, souffrants, toutes les âmes expansives qui ont besoin de l’infini, plièrent la tête en pleurant ; ils s’enveloppèrent de rêves maladifs, et l’on ne vit plus que de frêles roseaux sur un océan d’amertume. D’autre part, les hommes de chair restèrent debout, inflexibles, au milieu des jouissances positives, et il ne leur prit d’autre souci que de compter l’argent qu’ils avaient. Ce ne fut qu’un sanglot et un éclat de rire, l’un venant de l’âme, l’autre venant du corps.



Auréien
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dimanche 8 mars 2009

La Femme Majeure

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En 1973 Edgar Morin publiait, en collaboration avec deux de ses collègues du CNRS Bernard Paillard et Nicole Benoît, un ouvrage intitulé La Femme Majeure: nouvelle féminité, nouveau féminisme. À l'époque, dans une renaissance du féminisme, les luttes pour l'émancipation des femmes dans notre société étaient en marche. Pour repère, la dépénalisation de l'avortement et l'encadrement de l'IVG, par exemple, ne se firent qu'en 1975.


Invité de l'émission Italiques, sur l'ORTF, diffusée le 15 juin 1973, Edgar Morin expliquait simplement et justement le rôle moteur essentiel des femmes dans l'évolution de la société.

Il faut partir d'abord partir d'une condition de la femme paysanne, accablée de labeur, et qui a aspirée à être la femme au foyer. C'était gagner une autonomie. Et puis dès qu'on est arrivé au stade de la femme au foyer, celle-ci s'est vue enfermée, confinée, hors du monde. Elle a aspiré à travailler, et pour elle travailler c'était sortir d'une sorte de prison du foyer.

Mais dès qu'elle travaille, effectivement, non seulement elle a des contacts qui vont l'intéresser dans le monde, mais elle va subir les contraintes du travail masculin, et je dirai même pire, parce que le temps chronométrique, déjà très dur pour l'homme, est encore plus brutal pour la femme qui a des cycles biologiques beaucoup plus amples et riches que l'homme à commencer par le cycle menstruel et puis les grands cycles quand elle est enceinte.

Alors, moi je trouve que la femme est engagée dans un cheminement où chaque fois elle trouve une solution qu'elle est amenée à vouloir dépasser, et c'est ça qui est très fécond aujourd'hui dans ce phénomène. Je crois que les femmes étant en marche, à travers des expériences diverses, qui apportent quelque chose et puis qui se révèlent décevantes, cette mise en marche oblige la société à bouger. C'est ça du point du vu social qui est important.


La vidéo de cette intervention est disponible ici.

Je pense que, certaines sphères - directions d'entreprises, responsabilités politiques, ... -restant encore aujourd'hui fermées ou difficilement accessibles aux femmes, en France et encore plus dans les sociétés où la condition féminine n'est pas aussi avancée, cette explication garde sa pertinence aujourd'hui.


Aurélien
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mardi 3 mars 2009

Mécaniques mass-médiatiques

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Petite tentative de voir à travers la fumée...

En ce mardi soir, pratiquement tous les sites de la presse traditionnelle mettent en première ligne les mystérieuses lettres anonymes, accompagnées de balles de calibre 9 mm ou 38, menaçant de mort plusieurs personnalités politiques de l'UMP dont Nicolas Sarkozy, Michèle Alliot-Marie, Rachida Dati, Christine Albanel ou encore Alain Juppé. Le Monde, le Nouvel Observateur et l'Express mettent ainsi cette actualité à la une. Pour le Point, à la même heure, ces menaces viennent juste derrière les gesticulations de Christine Boutin sur l'homoparentalité. Du côté du Figaro, les menaces sont au premier plan de l'actualité politique.



Certes, des menaces de mort à l'encontre des représentants du peuple, comme à l'encontre de quiconque d'ailleurs, sont inacceptables. Évidemment, le fait que ces menaces touchent plusieurs personnalités politiques simultanément est particulièrement intrigant. Cependant, à ce niveau de responsabilités, les menaces sont relativement fréquentes. Les faits sont donc mystérieux mais pas forcément exceptionnels au point de monopoliser ainsi toutes les rédactions. Alors pourquoi tant d'espace médiatique?


Cela fait quelques années que Nicolas Sarkozy fixe l'agenda médiatique. Il nous a habitué à des détournements d'attention. On se souvient, entre autres, de l'annonce
de son divorce différée au jour même du premier mouvement social d'ampleur auquel il fut confronté en tant que Président de la République. Par conséquent une question se pose: de quelle autre actualité cherche-t-on, aujourd'hui, à détourner notre attention?

Pour répondre à cette question il convient de regarder ce qui, dans les jours et semaines passés, a largement occupé l'espace médiatique. Je vois trois sujets brûlants: l'affaire d'État Pérol, car s'en est une, la crise économique et les tensions aux Antilles. Sur l'affaire Pérol, rien de nouveau aujourd'hui. Sur la crise économique il y a bien eu une petite passe d'armes entre majorité et opposition sur les bancs de l'Assemblée Nationale, mais rien d'extraordinaire. Du côté des Antilles en revanche, et plus particulièrement de la Martinique, une nouvelle d'importance semble être anormalement en retrait: un accord cadre a été signé sur les salaires après un mois de conflit. Augmentation de 200 euros nets mensuels pour tous les salaires du privé jusqu'à 1,4 fois le SMIC.

Je suis surpris de voir, après tout le battage médiatique des dernières semaines sur les tensions dans les DOM-TOM, une issue imminente aussi peu médiatisée. Certes, tout n'est pas encore ficelé, les syndicats attendent notamment les conclusions de la commission des prix, mais tout de même: la revendication phare, ambitieuse, est satisfaite. C'est peut-être cela que l'on ne veut pas trop ébruiter en métropole où l'on espère que le train de mesures sociales annoncées le 5 et répétées le 18 février dernier suffiront. D'autant que, si l'on y regarde de plus près, l'État, qui avait juré qu'une telle augmentation serait totalement à la charge du patronat, finance finalement pour moitié de ces 200 euros d'augmentations.

On imagine aisément les métropolitains s'interroger: "Et pourquoi pas nous?" ; les responsables des différents syndicats jouer de ce levier lors de la prochaine journée d'action le 19 mars. Du côté du gouvernement, où les sacro-saintes cotes de popularité de l'exécutif ont du plomb dans l'aile, on doit déjà redouter de devoir justifier à nouveau un refus d'augmenter les salaires. Pas sûr que la différence de contexte économique et social entre les Antilles et la métropole ne suffise à calmer les ardeurs.

Du coup, pour le gouvernement, une petite pirouette médiatique ne mange pas de pain. Mieux vaut profiter de l'écran de fumée pour se précipiter de ministères en cabinets élyséens et s'organiser, gagner du temps avant que les consciences sociales ne s'éveillent à nouveau et que les revendications ne redoublent d'intensité.


Pour leurrer le monde, ressemble au monde ;
ressemble à l'innocente fleur,
mais sois le serpent qu'elle cache.
[William Shakespeare]



Aurélien
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mardi 2 décembre 2008

Ne pas se tromper de combat

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Le dimanche est ennuyeux parce qu'il est dimanche pour tout le monde.
[
Georges Perros - En vue d'une éloge de la paresse]


Je suis étonné de la forme que prend le débat en cours au sujet du travail dominical que le gouvernement veut développer.

Je suis un peu étonné, aussi, devant certains arguments des opposants à ce projet. En voici quelques uns:


Un jour supplémentaire d'ouverture des magasins pousse à la consommation:

Ce premier argument ne tient pas, à moins qu'il ne s'agisse de conservatisme déguisé ou, pire, d'un aveu de consumérisme en phase terminale... En effet, j'ose espérer que si l'on consomme quand les magasins sont ouverts, on ne consomme pas parce que les magasins sont ouverts. L'ouverture est une condition, non une cause.

Ce qui pousse à la sur-consommation ce sont les publicités qui envahissent notre quotidien, ce sont les propagandes politiques qui effraient, qui excluent, qui cataloguent. Ce n'est pas les magasins soient ouverts plutôt que fermés.






Nous avons besoin d'un jour où la consommation ne domine pas:

Un tel jour n'existe pas et ne peut exister ; nous consommons le dimanche.

Les restaurants, les cinémas, les stations services, les parcs d'attraction, certains commerces sont déjà ouverts le dimanche, ne serait-ce qu'en matinée... Nous regardons aussi notre télévision, nous utilisons internet, nous téléphonons, nous prenons les transports publics, etc. Nous consommons peut-être même plus que le reste de la semaine quand 8 heures par jour nous sommes (pour la majorité d'entre nous) au travail.


L'ouverture des magasins le dimanche impose un modèle de société consumériste:

Nous sommes déjà dans un tel modèle. Et ce modèle ne dépend en rien des jours durant lesquels les magasins ouvrent leurs portes. Pour preuve, certains de nos voisins européens que nous prenons souvent en modèle du point de vue social ont depuis longtemps franchi le pas. Notamment la Suède depuis plus de 30 ans. L'ouverture le dimanche ne change pas le modèle mais simplement élargit son champ d'application.


Les commerces sont ouverts le dimanche au Canada, et au Québec depuis 1992. J'y vis depuis 5 ans et l'ouverture des magasins le dimanche, du point de vue du consommateur, améliore la qualité de vie et la consommation elle-même. C'est une flexibilité accrue qui permet de mieux gérer son temps dédié à la consommation, et donc de mieux consommer, en ne poussant pas (par manque de temps) aux solutions de facilités. Dans une société de consommation telle que la notre, réduire le temps disponible pour la consommation n'est pas une protection, car cela ne change rien au modèle, mais une contrainte.

Ceci dit je ne suis pas dupe des intentions potentiellement dévastatrices du gouvernement en place. Évidemment une telle réforme ne doit pas se faire n'importe comment, et je déplore la précipitation devenue systématique du gouvernement Fillon.

Il est indispensable de protéger la santé et la qualité de vie des travailleurs qui auront à pointer le dimanche. Cela passe par des conditions similaires à ceux - nombreux - qui travaillent déjà ce jour là (dans les transports, la santé ou la restauration), notamment un nombre de jours de repos garantis par semaine et un salaire majoré pour les heures dominicales. La qualité de vie du travailleur ne doit pas souffrir de celle du consommateur. Il faut trouver le juste équilibre, ce n'est pas impossible d'y parvenir.

Cela passe aussi par un vrai volontariat ainsi qu'une non discrimination de ceux qui refuseraient de travailler le dimanche, quelles que soient leurs raisons (religieuse, familiale, sociale...). Je souhaite aussi que l'impact environnemental et énergétique d'une telle réforme soit discuté, mesuré et compensé.

C'est sur la méthode que se joue l'avenir de notre modèle de société et non sur le concept en lui-même. C'est là-dessus que nos élus devront être particulièrement vigilants et justes lorsqu'ils en débattront et voteront, et c'est là-dessus que je fonderai mon support ou mon opposition.


J'aimerais que le MoDem, et même au-delà, en fasse de même plutôt que de rentrer dans une opposition frontale avant même l'ouverture des débats, d'autant qu'une assez large part de la majorité UMP semble réceptive aux contre-arguments. Il est non seulement possible d'empêcher que cette réforme ne soit qu'un prétexte, mais aussi d'en faire un réel progrès.


Aurélien
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