Affichage des articles dont le libellé est Humanité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Humanité. Afficher tous les articles

jeudi 2 avril 2009

Les Jeudis d'Edgar - 23 - Complexité, Enseignement, Humanisme

Chaque jeudi (ou presque...) je viens vous présenter un échantillon de l'œuvre et de la pensée d'Edgar Morin. Je souhaite ainsi, en rapprochant à ma modeste mesure ses idées de la politique en général et du MoDem en particulier, nourrir les débats qui prendront place pour définir, et éventuellement mettre en application, ce nouveau modèle de société que des millions de français ont appelé de leurs vœux en mai 2007.

Ce long billet tente de tisser des liens non seulement entre la Pensée Complexe et le projet politique et sociétal du Mouvement Démocrate, mais aussi entre Éducation et Humanisme, deux thèmes majeurs au MoDem.


Les disciplines devraient par ailleurs être inscrites dans des "objets" à la fois naturels et culturels, comme le monde, la Terre, la vie, l'humanité. Ils sont naturels car ils sont perçus par chacun dans leur globalité, et nous semblent évidents. Or ces objets naturels ont disparu de l'enseignement ; ils sont actuellement morcelés et dissous par les disciplines non seulement physiques et chimiques, mais aussi biologiques (puisque les disciplines biologiques traitent de molécules, de gènes, de comportements, etc., et rejettent comme inutile la notion même de vie) ; de même, les sciences humaines ont morcelé et occulté l'humain en tant que tel, et les théoriciens du structuralisme ont même pensé présomptueusement qu'il fallait dissoudre la notion d'homme. [Edgar Morin - Relier les connaissances]

Parce que la réalité n'est pas disciplinaire, c'est notre esprit qui la morcelle ainsi, Edgar Morin nous invite constamment à relier les connaissances, à les "tisser" ensemble (complexus). Les études disciplinaires, qui forgent une bonne part de notre identité, représentent un danger d'enfermement, d'aveuglement. Il serait avantageux d'apprendre aux élèves à reconnaître les liens qui existent entre les disciplines, entre les multiples facettes d'une même problématique.


L'explication est un processus abstrait de démonstrations logiquement effectuées, à partir de données objectives, en vertu de nécessités causales matérielles ou formelles et/ou en vertu d'une adéquation à des structures ou modèles. La compréhension se meut principalement dans les sphères du concret, de l'analogique, de l'intuition globale, du subjectif. L'explication se meurt principalement dans les sphères de l'abstrait, du logique, de l'analytique, de l'objectif. La compréhension comprend en vertu de transferts projectifs/identificatifs. L'explication explique en vertu de la pertinence logico-empirique de ses démonstrations. Alors que comprendre est saisir les significations existentielles d'une situation ou d'un phénomène, "expliquer, c'est situer un objet ou un événement par rapport à son origine ou mode de production, ses parties ou composants constitutifs, sa constitution, son utilité, sa finalité."(J. Schlanger)[Edgar Morin - La connaissance de la connaissance]

L'enseignement français suit généralement une logique mathématique classique qui n'évolue que trop rarement et par petites retouches. Une logique quasi-exclusivement déductive et démonstrative qui limite la compréhension au point de laisser, parfois, les enseignants impuissants face à certaines incompréhensions des élèves. La Pensée Complexe entend stimuler l'induction, les associations d'idées, l'imaginaire ou encore la créativité, notamment grâce aux boucles dialogiques.


L'éducation doit donc se vouer à la détection des sources d'erreur, d'illusion et d'aveuglements...L'importance du fantasme et de l'imaginaire chez l'être humain est inouïe ; étant donné que les voies d'entrée et de sortie du système neuro-cérébral, qui mettent en connexion l'organisme et le monde extérieur, ne représentent que 2 % de l'ensemble, alors que 98 % concernent le fonctionnement intérieur, il s'est constitué un monde psychique relativement indépendant, où fermentent besoins, rêves, désirs, idées, images, fantasmes, et ce monde imprègne notre vision ou conception du monde extérieur...

Ce qui permet la distinction entre veille et rêve, imaginaire et réel, subjectif et objectif, c'est l'activité rationnelle de l'esprit qui fait appel au contrôle de l'environnement (résistance physique du milieu au désir et à l'imaginaire), au contrôle de la pratique (activité vérificatrice), au contrôle de la culture (référence au savoir commun), au contrôle d'autrui (est-ce que vous voyez la même chose que moi ?), au contrôle cortical (mémoire, opérations logiques).

Autrement dit, c'est la rationalité qui est correctrice. La rationalité est le meilleur garde-fou contre l'erreur et l'illusion. D'une part, il y a la rationalité constructive, qui élabore des théories cohérentes en vérifiant le caractère logique de l'organisation théorique, la compatibilité entre les idées composant la théorie, l'accord entre ses assertions et les données empiriques auxquelles elle s'applique; une telle rationalité doit demeurer ouverte à ce qui la conteste, sinon elle se referme en doctrine et devient rationalisation; d'autre part, il y a la rationalité critique qui s'exerce particulièrement sur les erreurs et illusions des croyances, doctrines et théories. Mais la rationalité porte aussi en son sein une possibilité d'erreur et d'illusion quand elle se pervertit, nous venons de l'indiquer, en rationalisation.

La rationalisation se croit rationnelle parce qu'elle constitue un système logique parfait, fondé sur déduction ou induction, mais elle se fonde sur des bases mutilées ou fausses, et elle se ferme à la contestation d'arguments et à la vérification empirique. La rationalisation est close, la rationalité est ouverte. La rationalisation puise aux mêmes sources que la rationalité, mais elle constitue une des plus puissantes sources d'erreurs et d'illusions. Ainsi, une doctrine obéissant à un modèle mécaniste et déterministe pour considérer le monde n'est pas rationnelle mais rationalisatrice. [Edgar Morin - Les sept savoir nécessaires à l'éducation du futur]

Ceci rend primordiale la déconstruction des représentations erronées des élèves avant de faire un cours. En effet les élèves ont chacun un bagage propre, un univers psychique interne vivant, avant même d'apprendre. Leurs esprits ne sont ni vierges ni forcément correctement disposés pour la leçon du moment.

C'est notre concept même d'"intelligence" qu'il faut recadrer et rassembler. Par exemple, comment mesurer l'intelligence? Est-ce une question de résultats? de compétences? de succès? Une conception plus large serait de considérer sa capacité à saisir la complexité des questions, à gérer l'imprévu, à relier ce qui est disjoint. L'intelligence de la complexité propose une autre vision et sept enseignements fondamentaux:

1- Les cécités de la connaissance (les erreurs, la normalisation, l'inattendu, l'incertitude...)
2- Les principes d'une connaissance pertinente (le contexte, le global, le multidimensionnel, le complexe...)
3- La condition humaine (enracinement, déracinement, les boucles: cerveau/esprit/culture...)
4- L'identité terrienne (le legs du XX e siécle, les nouveaux périls, la conscience terrienne...)
5- Affronter les incertitudes (historiques, de la connaissance, du réel, boucles risque/précaution...)
6- La compréhension (obstacles, l'esprit réducteur, conscience de la complexité humaine...)
7- L'Éthique du genre humain (démocratie et complexité, la citoyenneté terrestre, le destin planétaire... )

L'enseignement systémique proposé par Edgar Morin est des plus réformateurs. Il s'agit d'enseigner une méthode plutôt qu'un programme:

Rien n'est plus éloigné de notre conception de la méthode que cette vision composée d'un ensemble de recettes efficaces pour la réalisation d'un résultat prévu. Cette idée-là de la méthode présuppose son résultat depuis le début ; dans cette acception, méthode et programme sont équivalents. Il se peut que dans certaines situations il ne soit pas utile d'aller au-delà de l'exécution d'un programme, dont le succès ne pourra pas être exempt d'un relatif conditionnement par le contexte dans lequel il se déroule. Mais en réalité, les choses ne sont pas aussi simples, pas même lors de la préparation d'une recette de cuisine, plus proche d'un effort de recréation que de l'application mécanique de mélanges d'ingrédients et de modes de cuisson....
Cependant, si nous sommes dans le vrai lorsque nous affirmons que la réalité change et se transforme, une conception de la méthode comme programme est plus qu'insuffisante, car si face à des situations changeantes et incertaines les programmes ne sont pas très utiles, la présence d'un sujet pensant et stratège est en revanche indispensable. Nous pouvons affirmer ceci: dans des situations complexes, c'est-à-dire là où dans un même espace et dans un même temps il y a non seulement de l'ordre mais aussi du désordre, là où il y a non seulement des déterminismes mais aussi des hasards, là où émerge l'incertitude, il faut l'attitude stratégique d'un sujet ; face à l'ignorance et à la confusion sa perplexité et sa lucidité sont indispensables.[Edgar Morin - Éduquer pour l'ère planétaire]

Cette méthode ne doit pas être exclusive au monde enseignant, elle doit faire partie intégrante du fonctionnement humain, quelles que soient les générations, les classes sociales, les professions. Elle doit devenir naturelle jusque dans la sphère où le naturel est pour l'instant proscrit: la politique. Nous sommes tous, en permanence, dans la même galère, sur la même planète Terre et ce n'est pas sans conséquence sur nos attitudes.

Aujourd'hui, on isole les problèmes du chômage, de l'emploi, de l'exclusion hors de leur contexte et on prétend les traiter à partir d'une logique économique close. Il faut au contraire les considérer au sein d'une grande problématique de société et partir des besoins de civilisation qui, d'eux-mêmes, exigent de nouveaux emplois. Il ne suffit pas de partir d'un "social" qui mettrait entre parenthèse le civilisationnel... Enfin, si nous partons des problèmes français, nous ne devons oublier ni leur singularité, ni leur généralité: les problèmes fondamentaux de civilisation qui affectent la France sont aussi ceux de l'Europe et, plus largement, ce sont les problèmes qui, dans le monde, se trouvent posés partout où il y a eu "développement" — c'est-à-dire développement de notre civilisation —, et ils se poseront tôt ou tard partout où on est "en cours de développement".

Je reconnais ici le projet humaniste dont parle régulièrement François Bayrou, aussi bien pour la France, pour l'Europe que pour le Monde, ainsi qu'une approche permettant de le réaliser. En effet, la méthode avancée par Edgar Morin serait un outil fondateur de conscience, de compréhension et de responsabilité pour des citoyens alors capables de faire vivre un régime pleinement démocratique.

Pour lire ou relire tous les épisodes des Jeudis d'Edgar, c'est par ici.


Aurélien
Lire la suite...

lundi 9 mars 2009

La mauvaise foi

_
Après le scandale provoqué par l'évêque intégriste Richard Williamson et ses propos négationnistes, l'église catholique dérape une nouvelle fois.

Au Brésil, un acte d'horreur a eu lieu, un crime à vous retourner les tripes: une fillette de 9 ans, violée par son beau-père, tombe enceinte... de jumeaux. À cet âge là une grossesse ne peut être portée à terme sans mettre gravement en danger la santé de la fillette et des fœtus. À quinze semaines de grossesse, une équipe médicale se mobilise et effectue l'opération provocant l'avortement.


Certainement traumatisée à vie physiquement et psychologiquement par cet acte pédophile et ces quinze semaines de grossesse, la fillette peut désormais entamer un long processus de reconstruction. Mais pour Giovanni Battista Re, archevêque de Recife et président de la Commission pontificale pour l'Amérique Latine, cet avortement est intolérable. Au nom d'une protection inconditionnelle de la vie, il condamne cet avortement au point d'excommunier la mère de l'enfant et l'ensemble de l'équipe médicale impliquée. Au lendemain de la journée de la femme, on ne peut lui reprocher son sens du timing...



C'est un triste cas, mais le vrai problème est que les jumeaux conçus étaient deux personnes innocentes, qui avaient le droit de vivre et qui ne pouvaient pas être supprimées.[...] Il faut toujours protéger la vie, l'attaque contre l'Eglise brésilienne est injustifiée.[...] L'excommunication pour ceux qui ont provoqué l'avortement est juste car cette opération constitue toujours la suppression d'une vie innocente. [...] Le viol est moins grave que l'avortement.

Voilà... qu'importent les risques menaçant la vie de cette petite fille de 9 ans et son avenir, celui de sa famille? Au fond, qu'importe la vie? Tu ne tueras point... quitte à faire d'énormes dégâts, à tolérer l'inimaginable et gâcher des vies. Et c'est un homme représentant, à un niveau hiérarchique élevé (plus haute fonction derrière le Pape et ses cardinaux), une religion qui se veut porteuse d'un message d'amour et de paix qui vous le dit... Terrible paradoxe.

Comment peut-on, en un seul esprit et sous cette bannière catholique, concentrer autant d'inhumanité? J'avoue que parfois, dans mon utopie humaniste, j'oublie que certains hommes font preuve d'une rigidité inébranlable, ne tolérant aucune exception à aucune règle. L'extrémisme ne doute pas, il ne ressent rien, il réduit et condamne.

Je ne comprends pas que l'on puisse se dire homme de foi, donc attaché à une spiritualité, à des valeurs d'amour, de partage, d'humilité, et en même temps réduire la vie au simple fait d'exister ; puis brandir cette vision réductrice pour justifier sans honte les plus horribles injustices. Voilà où mène, selon moi, l'institutionnalisation de l'intime.

Je considère en effet la spiritualité, la foi ou l'absence de foi, comme l'une des dimensions les plus intimes de chaque être humain. Une dimension vivante, en évolution continue, qui ne doit pas être contenue dans des cadres aussi rigides, péremptoires et hiérarchisés que ceux des institutions religieuses, sous peine d'en pervertir le porteur, c'est à dire l'être humain.

Une foi rigide, sans doute, est une mauvaise foi, une foi morte.

EDIT: On s'indigne aussi chez MIP et Spaulding.

Aurélien
Lire la suite...

jeudi 8 janvier 2009

Les Jeudis d'Edgar - 11 - Face à la crise

_
Chaque jeudi (ou presque...) je viens vous présenter un échantillon de l'œuvre et de la pensée d'Edgar Morin. Je souhaite ainsi, en rapprochant à ma modeste mesure ses idées de la politique en général et du MoDem en particulier, nourrir les débats qui prendront place pour définir, et éventuellement mettre en application, ce nouveau modèle de société que des millions de français ont appelé de leurs vœux en mai 2007.

Le 29 décembre dernier Edgar Morin accordait un entretien au JDD pour faire un bilan de l'année 2008 écoulée, un an après l'imposture du Président de la République reprenant à son compte l'expression politique de civilisation. J'ai inséré quelques commentaires à la suite des réponses du philosophe-sociologue:

Que retenez-vous de cette année?

Bien sûr, la crise financière, devenue économique et qui peut avoir d'autres prolongements. Et l'élection, porteuse d'un grand espoir, de Barack Obama. Voilà un président américain avec une exceptionnelle expérience du monde: métis, de père né en Afrique, ayant passé une partie de sa jeunesse en Indonésie. Les deux événements sont liés: on peut se demander si Obama aurait été élu sans la crise morale de la guerre en Irak et la récession économique.


J'apprécie cette idée qu'Obama serait le premier "citoyen du monde" à devenir l'homme le plus puissant de la planète. Comment, en effet, ne pas y voir un immense espoir? Qu'il ait été élu, entre autres raisons, grâce au contexte économique et géo-politique ne fait aucun doute dans mon esprit. Sans tomber dans l'Obamania, j'y vois une manifestion de la phrase d'Hölderlin que Morin cite plus bàs.


Cette crise, comment en sortirons-nous?

Il y a le scénario catastrophe: des perturbations sociales et politiques surgissent dans un monde déjà convulsif, en particulier au Moyen et Proche-Orient. Sans faire d'analogie, c'est la crise de 1929 qui a suscité, dans le pays le plus industrialisé d'Europe, l'Allemagne, l'accession légale de Hitler au pouvoir. Il y a aussi le scénario replâtrage: des mesures adéquates, concertées de façon internationale, et une forme de relance par l'écologie.

J'ai le sentiment que nous sommes effectivement à ce carrefour où nous devons choisir le chemin de la catastrophe ou celui de la raison. Dans le contexte actuel il semble que tout nous entraîne vers l'abîme ; tant que les intérêts nationaux, ou même continentaux, prévaudront sur les intérêts universels, il ne pourra malheureusement pas en être autrement. Une conscience collective doit se réaliser. Edgar Morin y vient:


Replâtrage, ce n'est guère positif.

La mondialisation a créé une communauté de destin des êtres humains, devenus interdépendants: la crise présente en est la démonstration. Mais l'humanité n'a pas encore été capable de devenir l'humanité: forger une conscience collective que nous sommes tous citoyens de ce que j'appelle la Terre-patrie. Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, le vaisseau spatial Terre est propulsé par des moteurs incontrôlés. La science et la technique sont ambivalentes, elles produisent à la fois des effets bénéfiques et des armes de mort. L'économie n'est pas régulée. Les sociétés traditionnelles se désintègrent sous l'effet du développement techno-économique sans trouver leurs propres régulations, voyez l'Afrique!

Toute l'humanité affronte les mêmes périls: prolifération nucléaire, dégradation de la biosphère, déchaînements ethno-idéologico-religieux qui, si la crise économique n'est pas vite résorbée, vont s'intensifier. Il y a aussi la démographie avec des pays à trop faible démographie et des pays à trop forte natalité, d'où les immenses vagues d'émigration. Et dans nos sociétés modernes, les aspects positifs de l'individualisme sont compensés par la destruction des anciennes solidarités concrètes et par la montée de l'égoïsme. La compartimentation des gens fait perdre le sens de l'intérêt commun. Notre civilisation a besoin d'une renaissance.

Plutôt que renaissance, je dirais tout simplement naissance, car non seulement une civilisation mondiale, universelle, n'a encore jamais existé mais en plus aucune des grandes civilisations de notre histoire n'a eu à adresser autant d'enjeux, tous d'une ampleur aussi critique, simultanément comme aujourd'hui.


La crise économique peut aussi être une chance...

J'aime beaucoup la parole de Hölderlin: "Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve." La prise de conscience de la dégradation de la biosphère peut susciter une réaction forte. L'alerte a été donnée dès 1970 mais il a fallu près de quarante ans: le rapport Mansholt, les pluies acides, Tchernobyl, Three Mile Island, l'annonce du réchauffement climatique, les déforestations massives. Et nous n'avons toujours pas d'instance planétaire pour contrôler le problème écologique.

On a longtemps pensé le développement technique et économique comme la locomotive de la démocratie et du bien-être. Aujourd'hui, il faut changer l'hégémonie du quantitatif au profit de la qualité et des biens non calculables comme l'amour et le bonheur. Bâtir une société planétaire où le monde musulman et le monde occidental ne soient pas en antagonisme potentiel. Arriver à une diminution de l'hystérie de guerre (quand l'ennemi est diabolisé, le bien contre le mal). C'est ce que j'appelle une politique de civilisation.

L'écologie apparaît de plus en plus comme une des clés essentielles non seulement à notre survie, mais aussi à notre épanouissement. C'est de plus en plus évident pour de plus en plus de citoyens de plus en plus pays. Si nous sommes encore capables de nier ce qui physiquement et biologiquement fait de chacun d'entre nous un échantillon d'humanité, nous ne pouvons ignorer, négliger ni gâcher ce berceau commun qu'est la Terre.

Petite digression qui me semble importante pour comprendre la profondeur de cette nécessaire prise de conscience. Elle m'en rappelle une autre tout aussi universelle: celle, qui nous vient en devenant adulte, de l'amour que nous portons à nos parents. Bien sûr en tant qu'enfants nous aimons nos parents, mais ce n'est qu'en grandissant et vieillissant, en réalisant qu'un jour ils ne seront plus là ou même en les perdant brusquement, que l'on mesure l'ampleur de cet amour. En nous depuis notre premier souffle, nous n'en avions pas vraiment conscience, nous ne le percevions pas totalement. Ce n'est que lorsque son caractère limité par la mort nous frappe qu'il prend en notre esprit et notre coeur toute son ampleur.

C'est, à une toute autre échelle, une prise de conscience similaire que l'humanité doit vivre, et je crois est en train de vivre, par rapport à notre planète. D'où cette nécessaire prise en compte des biens non calculables comme l'amour et le bonheur


A travers des utopies?

Oui, il y aura dans les sociétés civiles de nombreuses aspirations et initiatives qui se rassembleront pour une nouvelle voie. Le microcrédit, grâce à sa médiatisation, cesse d'être localisé en Asie. Un observatoire devrait proposer chaque année des réductions des inégalités, qui ont crû de façon extrême. Des "maisons de la solidarité" dans les quartiers pourraient se vouer à d'autres malheurs que ceux traités par le Samu et la police: solitude des personnes âgées, abandonnées, désespérées. On devra mener une politique de ré-humanisation des villes et de revitalisation des campagnes: jeunes retraités, télétravail, installation de jeunes dans des fermes ou des commerces, agriculture biologique, réinstallation des médecins de campagne. Les autorités publiques (Etat, conseil général, etc.) devraient appuyer les métiers de solidarité et les entreprises à caractère coopératif.

Voilà une affirmation d'Edgar Morin qui justifie à elle seule le concept des Jeudis d'Edgar. Solidarités? Coopératives? Sociétés civiles? Le MoDem partage ces valeurs et idées. Il doit impérativement prendre une longueur d'avance et asseoir sa crédibilité sur ces sujets.


Votre approche est aussi éthique.

Une réforme de vie est inséparable d'une réforme sociale. Nous sommes dans un avenir incertain et menaçant parce que les anciens espoirs ont été déçus depuis les années 1960-1970: l'effondrement du futur. Toutes les quêtes spirituelles (bouddhismes zen et hindou, religions nouvelles, recherches d'un accord entre le corps et l'esprit) vont à rebours d'une civilisation occidentale qui repose sur la puissance et sur la conquête matérielle du monde. Mais méfions-nous de la morale: depuis des siècles, certains disent "soyons meilleurs" sans résultat. Pour d'autres, il fallait abattre les structures économiques et sociales: la révolution d'Octobre a enfanté d'une nouvelle société d'oppression.

L'éthique est une autre clé essentielle, avec l'écologie, sans doute la plus fondamentale. Songer que le simple terme "éthique" ne figure pas une seule fois dans le texte le plus fondamental de notre démocratie, la Constitution Française, me sidère. En ce sens je me réjouis de la Charte Éthique (merci à BGR) du Mouvement Démocrate, bien qu'à ma connaissance elle ne soit encore que provisoire.


Voyez-vous des signes de la progression de cette recherche?

Il y a une marche tâtonnante de l'humanité vers quelque chose qui la sauvera. Sur le plan urbain, on peut citer Fribourg-en-Brisgau, ville d'Allemagne piétonnisée où la vie a changé, Heidelberg, ou encore la ceinture maraîchère autour de Vienne (Autriche), qui a purifié les eaux. En France, des villages renaissent sous l'effort de quelques-uns: un maire, un jeune couple qui ouvre un bistrot ou une boulangerie. Je vais essayer de recueillir ces initiatives de régénération pour montrer dans un livre comment elles peuvent converger vers quelque chose de politique.

Vous savez, on ne peut jamais prévoir le nouveau à partir de ce qui le précède. C'est une métamorphose. La chenille, qui se transforme en papillon, commence par s'autodétruire. Elle ne conserve que son système nerveux. Le papillon met du temps avant de déployer ses ailes. L'humanité a connu une métamorphose quand l'espèce Homo sapiens s'est répandue sur toute la Terre. L'observateur, qui serait venu d'une autre planète il y a 15 000 ans, n'aurait pu prévoir Sumer, l'Empire chinois ou nos civilisations industrielles. L'improbable a déjà pu se réaliser dans l'Histoire et peut se réaliser encore. Nous sommes dans le plus grand des combats : la survie de l'humanité. Chacun peut s'y investir. Il faut s'attendre à l'inattendu. Penser que nous avons une espérance raisonnable. Mieux: raisonnée.

L'"espérance raisonnée"... ça ferait, à condition d'en connaître le sens et de savoir le transmettre, un bon slogan de campagne, non?


Pour lire ou relire tous les épisodes des Jeudis d'Edgar, c'est par ici.


Aurélien

Lire la suite...

vendredi 30 mai 2008

Comme une piqûre d'humilité

Une tribu amérindienne, jusqu'ici totalement isolée du reste du monde humain, vient d'être photographiée pour la première fois. Quelques images ici et là.

Elle n'a jamais eu de contact avec la civilisation occidentale, selon la Fondation Nationale de l'Indien, la Funai. Cette agence brésilienne affirme connaître son existence depuis 20 ans et empêcher l'invasion du territoire de la tribu.


La menace plane de plus en plus sur cette tribu située dans la région d'Acre, dans le nord-ouest du Brésil, près de la frontière avec le Pérou. D'autres groupes d'amérindiens sont en danger.
Trafiquants de bois tropical, chercheurs d'or, exploration pétrolière, culture du soja, et déforestation illégale font payer un lourd tribut au poumon vert de la planète et à ses premiers habitants.

Plusieurs associations tirent la sonnette d'alarme. D'après Survival International, il n'existe plus qu'une centaine de tribus isolées dans le monde, la majorité est au Brésil et au Pérou.



Étonnante découverte qui nous laisse béats devant l'abysse. Cette tribu n'a jamais entendu parlé de Jésus Christ, ni de Bouddha, ni de Mahomet. Ni d'Adolf Hitler, ni de Joseph Staline, ni de Mao. Ni d'électricité, ni de télévision, ni d'Internet. Ni de pétrole, ni d'uranium, ni de dollars. Savent-ils que la terre est ronde? Que l'Homme a marché sur la Lune? Qu'ils appartiennent à l'espèce humaine? Que nous sommes des milliards? Peuvent-ils seulement imaginer le danger de mort que nous, leurs congénères, volontairement ou non, représentons?

Et nous? Les civilisés... Nous n'en savons pas beaucoup plus sur eux qu'ils en savent sur nous... sinon tout ce que nous pourrions leur voler et leur vendre avant de les tuer, au sens plus ou moins propre du terme, à feu plus ou moins vif, comme nous l'avons fait au fil des siècles avec tant d'autres.

Qu'avons nous à leur apporter qui ne gâterait pas leur nature?

Cette découverte est un incroyable miroir réfléchissant les millénaires durant lesquels, sous couvert de civilisation et d'une supériorité de droit divin autoproclamée, l'écrasante majorité de l'humanité s'est isolée de son environnement naturel. Le but premier était sans doute de permettre aux individus d'échapper autant que possible à la mort, que ce soit en prolongeant la vie où en s'inventant une postérité. Nous découvrons depuis peu, d'abord avec Hiroshima puis avec le changement climatique, tout le pouvoir destructeur de cette arrogance.

Je vois une intrigante synchronicité quand à l'heure de quatre crises mondiales majeures (énergétique, alimentaire, économique et climatique) nous viennent ces images... comme un rappel, alors que des décisions d'une importance vitale doivent être prises rapidement, de ce que nous sommes vraiment, d'où nous venons, de tout ce que nous avons gâché, de ce qui peut et doit encore être sauvé; comme un rappel à l'ordre universel, comme une piqûre d'humilité.


Aurélien
Lire la suite...

Fil infos