mardi 2 décembre 2008

Ne pas se tromper de combat

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Le dimanche est ennuyeux parce qu'il est dimanche pour tout le monde.
[
Georges Perros - En vue d'une éloge de la paresse]


Je suis étonné de la forme que prend le débat en cours au sujet du travail dominical que le gouvernement veut développer.

Je suis un peu étonné, aussi, devant certains arguments des opposants à ce projet. En voici quelques uns:


Un jour supplémentaire d'ouverture des magasins pousse à la consommation:

Ce premier argument ne tient pas, à moins qu'il ne s'agisse de conservatisme déguisé ou, pire, d'un aveu de consumérisme en phase terminale... En effet, j'ose espérer que si l'on consomme quand les magasins sont ouverts, on ne consomme pas parce que les magasins sont ouverts. L'ouverture est une condition, non une cause.

Ce qui pousse à la sur-consommation ce sont les publicités qui envahissent notre quotidien, ce sont les propagandes politiques qui effraient, qui excluent, qui cataloguent. Ce n'est pas les magasins soient ouverts plutôt que fermés.






Nous avons besoin d'un jour où la consommation ne domine pas:

Un tel jour n'existe pas et ne peut exister ; nous consommons le dimanche.

Les restaurants, les cinémas, les stations services, les parcs d'attraction, certains commerces sont déjà ouverts le dimanche, ne serait-ce qu'en matinée... Nous regardons aussi notre télévision, nous utilisons internet, nous téléphonons, nous prenons les transports publics, etc. Nous consommons peut-être même plus que le reste de la semaine quand 8 heures par jour nous sommes (pour la majorité d'entre nous) au travail.


L'ouverture des magasins le dimanche impose un modèle de société consumériste:

Nous sommes déjà dans un tel modèle. Et ce modèle ne dépend en rien des jours durant lesquels les magasins ouvrent leurs portes. Pour preuve, certains de nos voisins européens que nous prenons souvent en modèle du point de vue social ont depuis longtemps franchi le pas. Notamment la Suède depuis plus de 30 ans. L'ouverture le dimanche ne change pas le modèle mais simplement élargit son champ d'application.


Les commerces sont ouverts le dimanche au Canada, et au Québec depuis 1992. J'y vis depuis 5 ans et l'ouverture des magasins le dimanche, du point de vue du consommateur, améliore la qualité de vie et la consommation elle-même. C'est une flexibilité accrue qui permet de mieux gérer son temps dédié à la consommation, et donc de mieux consommer, en ne poussant pas (par manque de temps) aux solutions de facilités. Dans une société de consommation telle que la notre, réduire le temps disponible pour la consommation n'est pas une protection, car cela ne change rien au modèle, mais une contrainte.

Ceci dit je ne suis pas dupe des intentions potentiellement dévastatrices du gouvernement en place. Évidemment une telle réforme ne doit pas se faire n'importe comment, et je déplore la précipitation devenue systématique du gouvernement Fillon.

Il est indispensable de protéger la santé et la qualité de vie des travailleurs qui auront à pointer le dimanche. Cela passe par des conditions similaires à ceux - nombreux - qui travaillent déjà ce jour là (dans les transports, la santé ou la restauration), notamment un nombre de jours de repos garantis par semaine et un salaire majoré pour les heures dominicales. La qualité de vie du travailleur ne doit pas souffrir de celle du consommateur. Il faut trouver le juste équilibre, ce n'est pas impossible d'y parvenir.

Cela passe aussi par un vrai volontariat ainsi qu'une non discrimination de ceux qui refuseraient de travailler le dimanche, quelles que soient leurs raisons (religieuse, familiale, sociale...). Je souhaite aussi que l'impact environnemental et énergétique d'une telle réforme soit discuté, mesuré et compensé.

C'est sur la méthode que se joue l'avenir de notre modèle de société et non sur le concept en lui-même. C'est là-dessus que nos élus devront être particulièrement vigilants et justes lorsqu'ils en débattront et voteront, et c'est là-dessus que je fonderai mon support ou mon opposition.


J'aimerais que le MoDem, et même au-delà, en fasse de même plutôt que de rentrer dans une opposition frontale avant même l'ouverture des débats, d'autant qu'une assez large part de la majorité UMP semble réceptive aux contre-arguments. Il est non seulement possible d'empêcher que cette réforme ne soit qu'un prétexte, mais aussi d'en faire un réel progrès.


Aurélien

4 commentaires:

KPM a dit…

Ton argumentation se tient du point de vue libéral : si les gens ont envie de consommer le dimanche, il faut leur en donner la possibilité. Cette philosophie devrait aussi conduire à approuver la réforme du lycée "à la carte", pour laisser chacun libre d'apprendre ce qu'il lui plaît.

Ce n'est pas mon point de vue. Je pense qu'il est parfois nécessaire d'imposer une certaine structure, à laquelle on n'est pas forcément enclin naturellement, mais dont on reconnaît le bien-fondé a posteriori : c'est bien que tout le monde ait le même jour de repos, c'est bien que tout le monde ait un socle de connaissances commun. Il faut une règle, quitte à y déroger quand la situation le justifie (secteurs d'activité particuliers, inadaptation à l'enseignement général...). Faire l'inverse est, à mon sens, un leurre.

Aurélien a dit…

@KPM: Attention à l'analogie consommation/éducation. Les deux n'ont pas la même fonction ni la même importance dans une société. Si la première est un pilier (économique surtout), la seconde est une clé de voute.
Je suis pour une consommation à la carte, contre une éducation à la carte (en tout cas pas avant le niveau universitaire).
Je comprends bien l'intérêt d'avoir un socle de connaissance en commun, et je le défends. En revanche je ne vois aucune valeur ajoutée, socialement ou culturellement, au fait d'avoir un jour de repos en commun.
Peut-être peux-tu éclairer ma lanterne sur ce point?

Pierre a dit…

"En revanche je ne vois aucune valeur ajoutée, socialement ou culturellement, au fait d'avoir un jour de repos en commun."

Un exemple pratique de valeur ajoutée sociale produite par un jour commun de repos : les rencontres sportives...Si on a du mal à former une équipe parce que les uns chôment tel jour, et les autres tel autre jour, j'imagine d'ici la pagaille.

Pour ce qui est de la culture, il faut l'entendre au sens très large de la culture de la vieille Europe. La question qu'on peut se poser est : pourquoi casser cette tradition du dimanche chômé ? Pourquoi vouloir copier des modèles étrangers et notamment anglo-saxons ?
Si ce n'est pour imposer "culturellement" des valeurs ultra-libérales dans lesquelles la Vieille Europe ne se reconnait pas forcément...

Aurélien a dit…

@Pierre:
Une culture n'est pas non plus destinée à rester figée pour l'éternité, ni à surtout ne jamais s'inspirer de ses voisins. Cependant je suis d'accord que le changement n'est bon que s'il est sensé.
C'est le cas, il me semble, du travail dominical, à condition qu'il soit instauré de manière juste et équilibrée ; que la "libération" des uns ne deviennent pas la contrainte des autres.
Dans ce que je souhaite - que je différencie nettement des intentions du gouvernement - il ne s'agit pas de casser ni de copier mais simplement d'ouvrir.

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