jeudi 18 décembre 2008

Les Jeudis d'Edgar - 10 - Rompre avec le développement

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Chaque jeudi (ou presque...) je viens vous présenter un échantillon de l'œuvre et de la pensée d'Edgar Morin. Je souhaite ainsi, en rapprochant à ma modeste mesure ses idées de la politique en général et du MoDem en particulier, nourrir les débats qui prendront place pour définir, et éventuellement mettre en application, ce nouveau modèle de société que des millions de français ont appelé de leurs vœux en mai 2007.

Lorsque François Bayrou, en campagne présidentielle de 2007, déclarait défendre la société de la loi du plus juste et non la société de la loi du plus fort, quelle était la portée réelle, profonde de ces propos?

D'abord, ces propos affirment l'évidence que c'est la loi du plus fort qui règne actuellement dans nos sociétés et dans le monde. Difficile de le nier au regard des inégalités et des injustices. Pour remettre en question cette loi du plus fort, il faut remettre en cause tout ce qu'elle porte en elle, ses valeurs, ses principes et ses concepts clés.


Or, un de ces concepts les moins remis en question est celui du développement. Edgar Morin s'y est essayé dans son livre "Vers l'abîme?":


Ceci doit nous amener tout d'abord à nous défaire du terme de développement, même amendé ou amadoué en développement durable, soutenable ou humain.

L'idée de développement a toujours comporté une base technique-économique, mesurable par les indicateurs de croissance et ceux du revenu. Le développement ignore la souffrance, la joie, l'amour.




Elle suppose de façon implicite que le développement techno-économique est la locomotive qui entraîne naturellement à sa suite un "développement humain", dont le modèle accompli et réussi est celui des pays réputés développés, autrement dit occidentaux.

Cette vision suppose que l'état actuel des sociétés occidentales constitue le but et la finalité de l'histoire humaine. Le développement "durable" ne fait que tempérer le développement par considération du contexte écologique, mais sans mettre en cause ses principes. Dans le développement "humain", le mot humain est vide de toute substance, à moins qu'il ne renvoie au modèle humain occidental, qui certes comporte des traits essentiellement positifs mais aussi, répétons-le, des traits essentiellement négatifs.

Aussi le développement, notion apparemment universaliste, constitue un mythe typique du sociocentrisme occidental, un moteur d'occidentalisation forcenée, un instrument de colonisation des "sous- développés" (le Sud) par le Nord. Comme le dit justement Serge Latouche, "ces valeurs occidentales (du développement) sont précisément celles qu'il faut remettre en question pour trouver solution aux problèmes du monde contemporain" .

Le développement ignore ce qui n'est ni calculable ni mesurable, c'est-à-dire la vie, la souffrance, la joie, l'amour, et sa seule mesure de satisfaction est dans la croissance (de la production, de la productivité, du revenu monétaire…).

Conçu uniquement en termes quantitatifs, il ignore les qualités de l'existence, les qualités de solidarité, les qualités du milieu, la qualité de la vie, les richesses humaines non calculables et non monnayables ; il ignore le don, la magnanimité, l'honneur, la conscience…

Sa démarche balaie les trésors culturels et les connaissances des civilisations archaïques et traditionnelles ; le concept aveugle et grossier de sous- développement désintègre les arts de vie et sagesses de cultures millénaires.

Sa rationalité quantifiante en est irrationnelle lorsque le PIB (produit intérieur brut) comptabilise comme positives toutes activités génératrices de flux monétaires, y compris les catastrophes comme le naufrage de l'Erika ou la tempête de 1999, et lorsqu'il méconnaît les activités bénéfiques gratuites.

Un retour aux potentialités humaines génériques Le développement ignore que la croissance techno-économique produit aussi du sous- développement moral et psychique : l'hyperspécialisation généralisée, les compartimentations en tous domaines, l'hyperindividualisme et l'esprit de lucre entraînent la perte des solidarités.

L'éducation disciplinaire du monde développé apporte bien des connaissances, mais elle engendre une connaissance spécialisée qui est incapable de saisir les problèmes multidimensionnels, et elle détermine une incapacité intellectuelle de reconnaître les problèmes fondamentaux et globaux.

Le développement apporte des progrès scientifiques, techniques, médicaux, sociaux, mais aussi des destructions dans la biosphère, des destructions culturelles, de nouvelles inégalités, de nouvelles servitudes se substituant aux anciens asservissements. Le développement déchaîné de la science et de la technique porte en lui-même une menace d'anéantissement (nucléaire, écologique) et de redoutables pouvoirs de manipulation.

Le terme de développement durable ou soutenable peut ralentir ou atténuer, mais non modifier ce cours destructeur. Il s'agit dès lors, non tant de ralentir ou d'atténuer, mais de concevoir un nouveau départ. Le développement ignore qu'un véritable progrès humain ne peut partir de l'aujourd'hui, mais qu'il nécessite un retour aux potentialités humaines génériques, c'est-à-dire une re-génération.

De même qu'un individu porte en son organisme les cellules souches totipotentes qui peuvent le régénérer, de même l'humanité porte en elle les principes de sa propre régénération, mais endormis, enfermés dans les spécialisations et les scléroses sociales.

Ce sont ces principes qui permettraient de substituer à la notion de développement celle d'une politique de l'humanité (anthropolitique) que j'ai depuis longtemps suggérée et celle d'une politique de civilisation.


Légère digression: vous mesurerez au passage l'ampleur du détournement, je dirais même de l'imposture du Président de la République lorsqu'il a repris à son compte cette idée de politique de civilisation.


Dans notre quête d'un monde plus juste se dresse devant nous un problème aujourd'hui impossible à résoudre, celui d'un gouvernance mondiale. Si l'on en mesure la faisabilité à l'échelle européenne, on en constate aussi la lenteur et la fragilité. Il semble que seul un péril imminent, un électrochoc violent, pourrait éveiller les consciences au point de passer à l'action.

Voici tout de même ce que nous pouvons ambitionner:

Par anthropolitique, ou politique de l'humanité, Edgar Morin appelle de ses vœux une politique qui aurait pour plus urgent mission de solidariser l'humanité, conduite par une agence ad hoc des Nations Unies au service des plus défavorisés du point de vue humanitaire et sanitaire. Il appelle les pays les plus riches à mobiliser leur jeunesse dans un service civique planétaire pour soulager les maux dus aux sécheresses, famines et autres épidémies.

Cela implique également de prendre en compte à quel point les miséreux sont dépourvus de considération, de respect. Ils sont impuissants devant le mépris, l'ignorance, les coups du sort. C'est que la misère et la pauvreté ne doivent plus être mesurées qu'en termes monétaires.

Il s'agirait enfin d'une politique de justice, pour que les droits reconnus en Occident le soient partout et pour tous, et de sauvegarde et contrôle des biens communs qui aujourd'hui, selon les accords internationaux en vigueur, se résument étrangement à la Lune et l'Antarctique ; il faudrait y inclure l'eau et pourquoi pas certaines ressources énergétiques.

La politique de civilisation, elle, aurait pour but de conserver les fondamentaux de la civilisation occidentale et d'y intégrer ceux de l'Orient et du Sud, chaque fois en rejetant ce qu'il y a de pire. Le principal problème étant de contrôler les quatre moteurs déchaînés du vaisseau monde: science, technique, industrie et économie. Ce contrôle ne peut être rendu possible que par l'éthique, qui elle-même ne peut s'imposer que par la politique. Par exemple, il s'agirait de diversifier notre économie en favorisant, sans étouffer totalement le capitalisme pour autant, l'émergence des coopératives, des associations, des mutuelles et échanges de services.

Comme le dit Edgar Morin lui-même, il ne s'agit pas là d'un programme, ni même d'un projet, mais simplement d'ouvrir une voie. L'exploration de cette voie ne sera possible qu'en rompant avec certains principes, le développement tel que conçu aujourd'hui n'étant qu'un exemple, auxquels nous nous accrochons, sans en saisir la complexité, comme s'ils étaient incontestables.

Pour lire ou relire tous les épisodes des Jeudis d'Edgar, c'est par ici.


Aurélien

3 commentaires:

Nelly a dit…

C'est Edgar qui nous a mis en relation! Donc un nouveau tag... pour me "venger" de celui de la semaine dernière! Je veux tout savoir sur vous peines et vos joies au MoDem!

Anonyme a dit…

Je crois qu'il est içi fait un grand amalgame entre la croissance ( ou le developpement économique) et le developpement, au sens tel qu'on le retrouve dans la mesure de l'Idh.. La croissance et le developpement ont, à juste titre, fait l'objet non pas d'une séparation mais d'une complémentarisation entre le developpement économique, l'accroissement des richesses, et le developpement humain, tel que l'éducation, la santé ect..
Et le concept de developpement écologique est ainsi un peu le 3éme lien fondamental entre developpement économique et developpement humain, dans un contexte global, qui est celui du developpement durable. Dans "durable", je crois qu'il ne faut pas seulement l'entendre tel que la poursuite du developpement économique de manière plus modéré qu'il ne l'était auparavant, notamment vis-à-vis de la Terre, il faut également le penser comme une manière de repenser le developpement humain. Le "durable" recconait, voire protège, la diversité: diversité biologique, diversité culturelle, diversité des opinions ect.. Je crois même que ce concept peut servir de base à cette régenerescance de l'Humanité, dans le sens où elle fait du developpement humain, celui de l'écologie mais aussi économique ( ne serait-il pas totalement injuste de priver la moitié de l'humanité d'accroitre ces richesses et son confort matériel en pointant une éthique de la responsabilité vis-à-vis de la Nature et de l'humanité alors que nous, civilisations occidentales, nous les avons totalement baffoué)de manière à respecter toute vie humaine, à lui rendre sa dignité. Le "durable", c'est aussi le don, la générosité, la solidarité, la justice. Le "durable" est mouvement vers autrui, et pas seulement repli sur l'humanité d'aujourd'hui. Le "durable" est prospective et voué à regarder vers l'Avenir. Mais il n'est pas relativisme, mje dirais plutôt respect et dignité. Et surtout, il essaie de penser ce Monde dans une cohérence, car chaque developpement est consubstentiel à la permanence d'une vie humaine sur Terre, et d'une vie digne..
Amitiès, Sebastian M.

Aurélien a dit…

@ Sébastian:

Merci pour cet excellent commentaire.

Je ne vois pas cet amalgame. Ce que regrette Edgar Morin c'est que le développement ne soit aujourd'hui, dans la conscience collective, réduit qu'au développement techno-économique et mesuré par certains indices comme la croissance.

Je comprends et adhère à votre définition du durable, mais je ne crois pas que ce soit ainsi que les citoyens le comprennent et entendent l'appliquer, encore moins les politiques. L'idh est encore loin, malheureusement, d'être un indice courant pour mesurer l'évolution de nos sociétés et en tirer des conclusions officielles.

Pour le reste, nous sommes bien d'accord.

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