La nécessité de me connaître et de me connaître connaissant est quelque chose d'impérieux, qui revient souvent dans mes livres. Quand j'ai voulu savoir ce qui m'anime (j'ai détecté cela avec le temps) je me suis aperçu que j'étais animé par une double dialogique ; vous savez ce que j'appelle la dialogique, ce sont deux idées apparemment antagonistes, mais en même temps complémentaires. Ma double dialogique s'articule autour de deux entités : « foi-doute » et « rationalité-mysticisme ». Si j'essaie d'en connaître la source, je trouve un accident personnel, la mort de ma mère quand j'avais dix ans. Elle m'a d'autant plus ébranlé que j'étais un enfant unique, avec tout ce que cela implique. Elle m'a donné une sorte de scepticisme irrémédiable sur toutes choses. En même temps, la perte de quelqu'un qui représentait pour moi l'amour et la communion m'a amené à rechercher une communion, une foi que je n'ai jamais trouvées dans les religions officielles.
Mais si je prends le mot religion au sens plus large de fraternité dans le monde, c'est ce que j'ai trouvé dans l'idée socialiste et communiste formée au dix-neuvième siècle ; c'était une religion de la fraternité et de l'espérance.J'ai une tendance critique, bien que j'ai pu en pleine guerre entrer dans le communisme stalinien. Mais vous savez que c'était une époque de luttes dantesques et je me disais : une fois dépassé le communisme de gel, le socialisme s'épanouira. Très peu de temps après, l'esprit critique m'a montré que mes espérances ne se réaliseraient pas. D'autre part, je crois beaucoup à la rationalité ; je dis rationalité et non pas Raison avec une majuscule. La Raison, pour moi, c'est croire qu'on peut tout comprendre uniquement à partir d'une théorie purement logique, tout pouvoir expliquer. Je crois par contre que la rationalité est ouverte : elle veut dire qu'il faut savoir manier l'induction, la déduction, la logique mais surtout l'argumentation.
Qu'est ce qu'être rationnel ?
C'est voir si les faits sont en accord avec votre théorie. S'ils ne le sont pas, ce ne sont pas les faits qui ont tort mais votre théorie qu'il faut corriger. Pour moi, c'est ça la rationalité et en même temps, elle demeure ouverte car il y a des phénomènes inexpliqués. Je pense qu'il y a dans l'univers un résidu inexplicable, une part de mystère…Mes pulsions ont fait que j'ai reconnu de plus en plus dans Pascal un auteur-clé qui, dans le fond, exprimait mon être, ma pensée. Ça pouvait sembler paradoxal parce que Pascal, quand on l'apprend dans les livres, c'est qui ? C'est l'homme (un grand croyant) qui a voulu prouver que la religion chrétienne était la vraie religion ; mais ce n'est, à mon avis, qu'un aspect de Pascal.
Quand on lit tout ce qu'il a écrit dans Les Pensées, on voit qu'il était animé aussi par le scepticisme ; c'est lui qui a écrit "Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà". Il s'est rendu compte que les vérités étaient relatives. Il a lu Montaigne qui était un grand sceptique et dans son Discours sur la condition des grands, c'est-à-dire les rois, les grands seigneurs, les aristocrates, il déclare que s'ils sont grands, c'est par le hasard de la naissance. Certes, ensuite, il ajoute : "Oui, évidemment ils ne sont pas meilleurs que les autres, mais s'il faut un minimum d'ordre social, laissons-les gouverner".
Cet esprit très rationnel connaît les limites de la raison et c'est avec la raison qu'il connaît les limites de la raison. Il croit, mais il sait très bien qu'on ne peut pas prouver rationnellement l'existence de Dieu. Alors il dit : "Il faut parier". C'est une idée tout à fait moderne. Enfin, Pascal est un mystique, qui a eu sa nuit extraordinaire de révélation, d'extase. Je reprends le pari de Pascal sur mes idées fraternitaires : on peut peut-être civiliser la terre et être moins inhumains les uns à l'égard des autres. Je continue à croire qu'il faut l'esprit critique et le scepticisme plus que jamais, parce que nous vivons à une époque où tout ce qui aide à connaître objectivement la réalité peut être truqué. On avait déjà vu des photos truquées par les spirites pour faire apparaître des ectoplasmes, on avait vu les photos où Staline ou Mao effaçaient les personnages condamnés, mais aujourd'hui, avec les images virtuelles, vous pouvez fabriquer n'importe quelle contrefaçon de la réalité historique. Nous avons donc besoin plus que jamais de notre rationalité critique.
Il y a la question mystique : quand vous éprouvez une sensation d'émerveillement devant une oeuvre musicale, une fête, une communion d'amis, dans l'amour, bien entendu, ce sont pour moi des choses mystiques, vous vivez une poésie de l'existence qui transcende les conditions prosaïques. C'est un peu parce que je crois que je suis animé par ces dialogiques que je suis ce que je suis, que j'en suis arrivé à formuler l'idée que la pensée doit être complexe.
Pourquoi ?
Parce que, justement avec cette forme d'esprit, je suis très sensible aux arguments contraires. Quand Pascal a écrit que le contraire de la vérité, ce n'est pas une erreur, c'est une vérité contraire, j'ai compris ça parce que j'avais en moi toutes ces contradictions qui me travaillent. Je suis sensible aussi aux réalités multidimensionnelles.
Je ne sais pas si ça tient à cette forme d'esprit ou au fait que je ne me suis pas laissé domestiquer par l'école ni par l'université. Quand je suis entré à l'université, j'étais un adolescent, je voulais connaître l'homme et la société ; je me suis rendu compte qu'il fallait que je fasse des études d'histoire et même des études de droit, parce qu'à l'époque, l'économie, qui me paraissait une science très importante, était enseignée en faculté de droit ; il fallait que je m'inscrive en sciences politiques et en philosophie et, à l'intérieur de la philosophie, en sociologie. J'ai commencé à être étudiant non pas pour me spécialiser dans une carrière mais pour connaître un peu les réalités humaines. Du reste, j'étais sous l'influence de Marx, en qui je voyais un penseur de la totalité humaine. Quand j'ai commencé à faire des recherches sur des phénomènes sociaux, je me suis dit que je ne pouvais pas découper l'économique, le psychologique, le religieux, l'historique, que tout ceci est interrelationnel et multidimensionnel.
C'est cela que j'ai commencé à comprendre, sans employer encore le mot de complexité, qui m'est venu sur le tard. J'ai vu que ce qui m'intéressait, c'était de dévoiler les liens entre les choses et, dans le fond, je crois que cette forme d'esprit que j'ai entretenue, les curiosités que je n'ai pas abandonnées font que je suis chercheur non seulement professionnellement, mais existentiellement.
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Aurélien