lundi 14 avril 2008

Pensée Complexe appliquée au Modem - Partie 1

Dans l’œuvre principale de sa bibliographie, La Méthode (6 volumes), Edgar Morin explique la complexité de la nature, de la vie, de la connaissance, des idées et de l’humanité. Le but est de définir une méthode pour concevoir cette complexité, pour relier, pour comprendre. Cette méthode est ébauchée dans le 6e volume : Éthique, prônant une éthique de la compréhension.


En tant qu’adhérent au Modem, parti politique naissant, à peine structuré et très diversifié, j’ai pu constater à quel point la pensée complexe proposée par Edgar Morin pourrait être appliquée au Mouvement Démocrate au travers de quatre notions essentielles.

  1. Le système

« C'est une approche qui a ré émergé récemment dans notre connaissance, alors que dominait dans l'histoire scientifique l'idée que la connaissance des parties ou des éléments de base suffit pour connaître les ensembles, ceux-ci n'étant finalement que des bricolages, des mécanos comportant des pièces que la science a pour fonction de distinguer. En effet, ré émerge une idée connue depuis longtemps, à savoir que le tout est quelque chose de plus que la somme des parties; ou, dit autrement, qu'un tout organisé, un système, produit ou favorise l'émergence d'un certain nombre de qualités nouvelles qui n'étaient pas présentes dans les parties séparées.

N'est-ce pas l'un des plus grands mystères de l'univers que la réunion d'éléments dispersés, comme le fut, par exemple, la réunion des macromolécules, s'assemblant, aient pu donner le premier être vivant ? Que de ce nouveau type d'organisation aient émergé des qualités nouvelles comme les qualités de connaissance, de mémoire, de mouvement, d'autoreproduction ?

On peut dire que la notion de système, ou encore d'organisation, terme que je préfère, permet de connecter et de relier les parties à un tout et de nous désemprisonner de connaissances fragmentaires. »

En l’état actuel des choses, le Modem reste un regroupement de diverses sensibilités qui ne savent pas encore comment se comprendre. Entre les anciens de l’U.D.F., les anciens du P.S., les anciens de Cap 21, les anciens Verts et les nouveaux adhérents politiquement néophytes, la mayonnaise tarde à prendre et chaque « section » semble encore prisonnière de son idéologie « fragmentaire. »

Il sera crucial de parvenir à bâtir un rassemblement de toutes ses sensibilités qui sera plus que leur somme. Je n'ai aucun mal à croire que quand une Corinne Lepage croise un Jean Peyrelevade de nouvelles idées aussi originales que porteuses, propres au Modem, peuvent naître.


  1. La causalité circulaire

« Quand Pascal disait "Je tiens pour impossible de connaître le tout si je ne connais les parties ni de connaître les parties si je ne connais le tout", il soulignait avec force que la vraie connaissance, c'est une connaissance qui fait le circuit de la connaissance des parties vers celle du tout et de celle du tout vers celle des parties. On peut en donner un exemple très simple : quand nous faisons une version à partir d'une langue étrangère, nous essayons de saisir un sens global provisoire de la phrase; nous connaissons quelques mots, nous regardons dans le dictionnaire; les mots nous aident à envisager le sens de la phrase, laquelle nous aide à fixer les mots, à les faire sortir de leur polysémie pour leur donner un sens univoque. Par ce circuit nous arrivons, si nous y réussissons, à avoir la bonne traduction. Norbert Wiener a explicité à un niveau déjà assez intéressant, cette idée de boucle : celle de la boucle régulatrice, où le retour de l'effet sur la cause annule la déviance, assurant ainsi une relative autonomie du système. C'est l'exemple du système de chauffage qui, constitué par une chaudière et un thermostat, maintient l'autonomie thermique d'une pièce.

La notion de boucle est d'autant plus intéressante et féconde qu'elle ne s'en tient pas à l'idée d'une boucle régulatrice, annulant les déviances et permettant de maintenir l'homéostasie d'un système ou d'un organisme ; la notion la plus forte est celle de boucle auto-génératrice ou récursive, c'est-à-dire où les effets et les produits deviennent nécessaires à la production et à la cause de ce qui les cause et de ce qui les produit. Exemple évident de ce type de boucle, nous-mêmes, qui sommes les produits d'un cycle de reproduction biologique dont nous devenons, pour que le cycle continue, les producteurs. Nous sommes des produits producteurs. Ainsi, la société est le produit des interactions entre individus, mais au niveau global, justement, émergent des qualités nouvelles qui, rétroagissant sur les individus - le langage, la culture - leur permet de s'accomplir comme individus. Les individus produisent la société qui produit les individus.

On peut en tirer de suite deux conséquences importantes. L'une, en quelque sorte logique, c'est que nous avons affaire à un produit producteur, ce qui, évidemment, est incompatible avec la logique classique. L'autre, c'est que nous voyons apparaître la notion d'autoproduction et d'auto-organisation. Je dirais plus : dans cette notion d'autoproduction et d'auto-organisation - une notion clé pour beaucoup de réalités physiques et surtout pour les réalités vivantes - non seulement nous pouvons fonder de façon encore plus forte l'idée d'autonomie, mais, plus encore, nous pouvons comprendre le processus ininterrompu qui est celui de la réorganisation ou de la régénération.»

Je vois ici deux enseignements essentiels pour le Modem.

Premier point : il est essentiel que toutes les différentes « anciennes » sensibilités nourrissent la « nouvelle » sensibilité, qui sera celle du Modem dans son ensemble, qui a son tour nourrira la diversité dans une boucle continuelle visant la cohérence et la stabilité du système. L’organisation interne du Modem doit veiller à entretenir cette boucle. En ce sens je suis plutôt opposé à l’idée de François Bayrou de « fusionner » tous les courants composant actuellement le Modem.

Deuxième point : on voit aujourd’hui un grand parti politique, le P.S. pour ne pas le nommer, au bord de l’implosion faute d’organisation et de régénération. Du côté de l’U.M.P., ce n’est guerre mieux, la désorganisation et la stagnation idéologique n’étant masquées que par le symbole envahissant qu’est devenu Nicolas Sarkozy. Pour tenir la distance, le Modem doit impérativement assurer sa régénération continuelle, aussi bien en hommes et femmes qu’en idées. Cette régénération doit pouvoir se faire aussi bien par des mouvements internes que pas l’intégration de nouveaux venus.


  1. La dialogique

« C'est l'association complémentaire des antagonismes qui nous permet de relier des idées qui en nous se rejettent l'une l'autre, comme par exemple l'idée de vie et de mort. Car, qu'y a-t-il de plus antagonistes que vie et mort ? Bichat définissait la vie comme l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort. Il n'y a pas si longtemps que nous comprenons comment le processus de vie, le système de régénération dont j'ai parlé, utilise la mort des cellules pour les rajeunir. Autrement dit, la vie utilise la mort. De même, le cycle trophique de l'écologie qui permet aux êtres vivants de se nourrir les uns les autres fait qu'ils se nourrissent par la mort d'autrui. Quand meurent des animaux, ceux-ci non seulement font le festin d'insectes nécrophages et d'autres animalcules, sans compter les unicellulaires, mais leurs sels minéraux sont absorbés par les plantes. Autrement dit, la vie et la mort sont l'envers l'un de l'autre. Ce qui fait que la formule de Bichat peut être complexifiée : la vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort tout en utilisant les forces de mort pour elle-même. Ruse de la vie, qui ne doit pas escamoter le fait que vie et mort demeurent deux notions absolument antagonistes. Donc, là aussi, possibilité de relier des notions sans nier leur opposition. »


Relier les antagonismes et mettre en relief leurs complémentarités. Ce principe est essentiel chez Edgar Morin et le Modem se doit de l’appliquer. Le paysage politique français se meut progressivement en un champ de bataille où s’opposent de plus en plus violemment et frontalement des groupes de citoyens: patrons et salariés, services publique et privé, socialistes et libéraux, souverainistes et fédéralistes, etc… Or dans chacun des cas la tendance est de s’en tenir aux antagonismes quand il y a aussi, de manière toute aussi essentielle, complémentarité.

C’est en ce sens qu’un discours rassembleur et apaisant doit être tenu par le Modem. Ce fut déjà le cas lors de la campagne présidentielle, au point d’être selon moi une clé du très bon score de François Bayrou au premier tour. Il faut aller plus loin, en interne comme en externe, pour redonner conscience aux parties qu’elles doivent, et sont même faites pour, s’entendre pour faire fonctionner le tout.

Dans le rassemblement, il ne faut voir l’idée d’effacement, les antagonismes doivent subsister.


  1. Le principe hologrammatique:

« Il signifie que dans un système, dans un monde complexe, non seulement une partie se trouve dans le tout (par exemple, nous êtres humains, nous sommes dans le cosmos), mais le tout se trouve dans la partie. Non seulement l'individu est dans une société mais la société est à l'intérieur de lui puisque dès sa naissance, elle lui a inculqué le langage, la culture, ses prohibitions, ses normes; mais il a aussi en lui les particules qui se sont formées à l'origine de notre univers, les atomes de carbone qui se sont formés dans des soleils antérieurs au nôtre, les macromolécules qui se sont formées avant que naisse la vie. Nous avons en nous le règne minéral, végétal, animal, les vertébrés, les mammifères etc. Nous sommes, en quelque sorte, non pas, à la façon ancienne, microcosmes du macrocosme, miroirs du cosmos; c'est dans notre singularité que nous portons la totalité de l'univers en nous, nous situant dans la plus grande reliance qui puisse être établie. »


En ramenant ce principe au niveau d’un parti politique, on comprend qu’il est essentiel que chaque membre porte en lui les valeurs, les idées, l’histoire du mouvement. C’est un engagement important que d’avoir adhérer au Modem, et aujourd’hui de militer. Pour valoriser et optimiser cet engagement, il conviendra, chacun à sa mesure, d’assurer que l’on reste en phase, à jour et en harmonie avec le mouvement.

La suite, sur la réforme de pensée et l'éthique, au prochain épisode...


Aurélien

2 commentaires:

Nick Carraway a dit…

Ce qui gardera Morin d'être l'idéologue du parti, c'est son patronyme. On n'a pas le droit de s'appeler Morin au MoDem ;-)

Joli développement sur la pensée d'Edgar Morin, plus fine que je ne l'envisageais.

Aurélien a dit…

Pas une seconde je n'avais fait le rapprochement avec l'autre Morin, le petit. :)

Loin de moi l'idée de faire d'Edgar Morin, malgré lui, l'idéologue du Modem. Sa pensée complexe est applicable à n'importe quelle organisation et ce quelle que soit l'échelle, de l'individu à l'humanité dans son ensemble.
La particularité du Modem, est qu'il est le premier parti politique, non seulement par sa jeunesse et sa diversité mais aussi par les discours de Bayrou qui portent de manière intrinsèque ces idées de reliance et de pensée transdisciplinaire, effectivement capable d'appliquer la pensée complexe sans remise en cause totale puisque tout est à construire.
C'est une chance énorme. Je crains que trop peu, parmi ceux qui s'impliquent dans la définition du projet du Modem, en soient conscients.

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