lundi 7 avril 2008

Trop d'Ingrid tue Bétancourt


Avant de rentrer dans le vif de ce billet, je précise que je ne m'exclus aucunement des dérives que je décris. J'ai moi aussi mes convictions, mes émotions, mes idéaux et ma grande gueule. J'essaie simplement de prendre ici, du bord de ma fenêtre, un peu de recul.


Depuis quelques jours, au fil de l'expansion de la bulle médiatique autour de la situation d'Ingrid Bétancourt, je sens poindre dans l'opinion publique et médiatique française ce qui ressemble à une mauvaise habitude. Celle de la surenchère émotionnelle, de la compétition du pathos. C'est à qui aura la plus belle, la plus forte, la plus juste de toutes les indignations afin de pouvoir revendiquer le trône de la morale absolue.

Pourquoi?



L'indignation n'est possible qu'avec l'identification d'un coupable. Ingrid Bétancourt a été faite otage par les F.A.R.C. il y a plus de 6 ans. Depuis nos coupables préférés se succèdent dans une ronde toujours plus rapide. D'abord les F.A.R.C. eux-mêmes, évidemment, puis les autorités françaises trop passives, puis le gouvernement Colombien trop rigide, puis, le comble, l'ensemble des acteurs les plus engagés pour une libération ; sans oublier Ingrid Bétancourt elle-même, qui après tout aurait du faire preuve de plus de prudence en ce 23 février 2002...

En effet ces derniers jours, doucement mais sûrement, on entend ici et là des questions qui, pour la première fois, semblent placer ceux qui les posent en adversaires d'un dénouement rapide et heureux pour l'otage franco-colombienne:

Pourquoi une telle médiatisation pour une seule otage?
Pourquoi les autres otages ne reçoivent-ils pas autant d'attention?
Bénéficieront-ils d'une mobilisation comparable après l'éventuelle libération de l'otage "vedette"?
Pourquoi cet otage en particulier et non l'un des (trop) nombreux autres sur un autre continent?


Des questions et des spéculations:

La (sur)médiatisation serait due à l'origine bourgeoise d'Ingrid Bétancourt.
Cette (sur)exposition nuirait à ses intérêts, permettant aux F.A.R.C. de faire monter les enchères.
Cette omniprésence médiatique nuirait aux intérêts des autres otages rendus anonymes, sans valeur marchande.

Ce que l'on peut constater, c'est que l'évolution de l'opinion, et son retournement naissant, suit fidèlement celle de la bulle médiatique. En France, depuis longtemps, une médiatisation importante devient vite suspecte et l'objet d'une telle médiatisation aussi vite réduit à un simple jouet coupable dans toutes les plus folles rumeurs. C'est le cas quel que soit le sujet, que la culpabilité soit justifiée ou non, de la Bruelmania à l'omniprésence médiatique de Nicolas Sarkozy; de Sheila à Zidane. Nous français aimons éteindre tout ce qui éblouit.

Pour Ingrid Bétancourt et ses proches le pire, en ce qui concerne l'opinion publique et la rumeur, ne fait que commencer. Depuis quelques jours, on ne dit plus "Ingrid Bétancourt", mais "Ingrid" tout court. Je guette impatiemment la première personnalité qui lâchera "Nous sommes tous Ingrid". Je ne serais d'ailleurs pas surpris que ce soit déjà fait. On ne se mobilise plus pour une personne mais pour un symbole. La réalité, le concret, la lutte que mène sa famille depuis 6 ans est en train d'échapper à tout contrôle. Le quatrième pouvoir a créé un nouveau monstre, une énième illusion. Il faut bien vendre...

La dernière carte maîtresse, celle de la réalité, est dans les mains des F.A.R.C.. Eux-seuls savent ce qu'il en est de la santé d'Ingrid Bétancourt et de sa valeur marchande. Quelle que soit l'issue, ils ont déjà gagné cette bataille. Si "Ingrid" décède (certaines rumeurs prétendent que c'est déjà le cas...) la faute ne leur incombera pas. Elle sera rejetée sur les autorités françaises passives, inefficaces & incompétentes. Si "Ingrid" survie, les F.A.R.C. pourront jouir d'une image plus humaine, plus souple, plus sympathique. Ils n'ont que faire du symbole "Ingrid" qui mobilise toutes les rédactions de France et ne peut plus les atteindre.

Ingrid Bétancourt elle, dans toute sa tragédie humaine, quotidienne, est aussi oubliée et finalement aussi anonyme que ses compagnons d'infortune.


Aurélien

1 commentaires:

gueulante a dit…

Bonsoir,

Très belle note.

A plus

JD
gueulante.fr

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