mardi 15 avril 2008

Pensée Complexe appliquée au Modem - Partie 2

Suite et fin...

L'application de la pensée complexe telle que conçue par Edgar Morin, à savoir une pensée organisatrice qui sépare et relie, requiert une réforme de la pensée. Il identifie deux conditions favorables à cette réforme:

"La réforme de pensée rencontre des conditions favorables et des conditions défavorables.

  • La révolution quantique

    Les conditions favorables, ce sont les deux grandes révolutions du siècle. La première, bien avancée mais encore loin d'être achevée, est celle qui a commencé au début du siècle avec la physique quantique, et qui a entièrement bouleversé notre notion du réel, abolissant totalement la conception purement mécaniste de l'univers.

  • La révolution systémique

    La deuxième révolution, qui en est à ses débuts, s'est manifestée dans certaines sciences que l'on peut appeler les sciences systémiques, où nous voyons effectivement se créer des approches complexes, polydisciplinaires, comme dans les sciences de la terre, de l'écologie ou de la cosmologie. En écologie, l'écologue est comme le chef d'orchestre qui prend en compte les déséquilibres, les régulations, les dérèglements des écosystèmes, et qui fait appel aux compétences spécifiques du zoologiste, du botaniste, du biologiste, du physicien, du géologue, etc. L'objet systémique n'est pas un objet découpé à la tronçonneuse de disciplines devenues schizoïdes. Dans l'ancienne conception, il n'y a aucun dialogue possible entre des sciences qui éliminent l'idée de nature, de cosmos, l'idée d'homme. A partir de la pensée complexe, nous retrouvons la possibilité de parler de l'être humain, de la nature et du cosmos, nous pouvons rétablir la reliance entre les deux cultures, dialoguer, nous situer dans l'univers où le local et le global sont reliés. Ces deux révolutions encore inachevées l'une et l'autre, mais en cours, représentent donc les conditions favorables de la réforme de pensée."




Ces conditions favorables doivent nous permettre de nous libérer des contraintes des structures mentales et institutionnelles existantes, de la disjonction et de la réduction.

La clé passe incontestablement par l'éducation. La réforme doit être pensée à tous les niveaux d'enseignements, du primaire à l'université en passant par l'éducation des éducateurs eux-mêmes.

"Je suis convaincu que c'est à l'école primaire que l'on peut essayer de mettre en place - en activité - la pensée reliante car elle est présente potentiellement chez tout enfant. Cela peut se faire à partir des grandes interrogations, notamment la grande interrogation anthropologique : " Qui sommes-nous, d'où venons-nous, où allons-nous ? " Il est évident que si l'on pose cette question, on peut répondre à l'enfant, à travers une pédagogie adéquate et progressive, en quoi et comment nous sommes des êtres biologiques, en quoi ces êtres biologiques sont à la fois des êtres physico-chimiques, des êtres psychiques, des êtres sociaux, des êtres historiques, des êtres dans une société vivant en économie d'échanges, etc. De là, nous pouvons dériver, déboucher et ramifier vers les sciences séparées, tout en montrant leurs liens. A partir de ces bases, nous pouvons faire découvrir ce que peut être la pensée, les modes systémique, hologrammatique, dialogique, etc.

[...]

L'étape du secondaire devrait être celle de la fécondation de la culture générale, de la rencontre entre la culture traditionnelle et la culture scientifique; le temps de la réflexivité sur la science, sur sa situation dans le temps, dans l'histoire ; le temps de la fécondation réciproque de l'esprit scientifique et de l'esprit philosophique, de la jonction des connaissances. La littérature, elle, doit y tenir un rôle éminent car elle est une école de vie. C'est l'école où nous apprenons à nous connaître nous-mêmes, à nous reconnaître, à reconnaître nos passions. La Rochefoucault disait que sans roman d'amour, il n'y aurait pas d'amour; il exagérait peut-être, mais les romans d'amour nous font reconnaître notre façon d'aimer, nos besoins d'aimer, nos tendances, nos désirs. Il est fondamental de donner à la littérature son statut existentiel, psychologique et social, qu'on a tendance à réduire à l'étude des modes d'expression. Du même coup, à partir des grandes œuvres d'introspection comme les Essais de Montaigne, on inciterait à la nécessité d'auto-connaissance pour chacun ; on réfléchirait aux problèmes et difficultés qu'elle pose, à commencer par la présence en chacun d'une tendance permanente à l'auto-justification et à l'auto-mythifi-cation, à la self deception ou mensonge sur soi-même."


Selon moi ceci est parfaitement en phase avec les idées et valeurs du Modem. Celles qui appellent à une société composée d'individus citoyens, conscients, informés, responsables. Il ne s'agit pas ici de remplir la tête des élèves de moralité, de solidarité ni de responsabilité, mais de favoriser leur induction par le mode de pensée et l'expérience qui relient les phénomènes. Il s'agit de nous ressituer dans notre contexte cosmologique, naturel, social et individuel, de nous y intégrer plutôt que de nous en exclure.
Cette idée de reliance, d'inclusion et à la fois de recul est indispensable à un projet politique qui se veut juste, équilibré et porté sur le long terme.
On retrouve ici le concept de causalité circulaire: le Modem pourrait être l'initiateur d'une telle réforme qui conduirait à faire avancer, partager et progresser les valeurs qu'il défend depuis le début au-delà de ses propres intérêts. L'idéal absolu d'un mouvement politique n'est il pas, après tout, de solutionner les causes qu'il défend et donc de perdre sa pertinence?

Ce travail de fond est extrêmement difficile pour le monde politique où les spécialistes, techniciens, experts, mais aussi ceux qui sont compartimentés dans les administrations et les bureaucraties ont une influence considérable. Or ce sont, la plupart du temps, les mêmes qui compartimentent, parcellisent et font perdre à nos dirigeants, aux militants puis au citoyens le sens de la responsabilité sur l'ensemble.

Ce besoin de pensée transdisciplinaire nous oblige à une éthique de la compréhension:

"Un être humain est une galaxie; il est non seulement extraordinairement complexe, mais il possède sa multiplicité intérieure. Il n'est pas le même à tout moment de son existence; il n'est pas le même en colère, il n'est pas le même quand il aime, il n'est pas le même en famille, il n'est pas le même au bureau etc. Nous sommes des êtres de multiplicité en quête d'unité et les phénomènes de dédoublement et de triplement de personnalité, considérés comme cas pathologiques, sont en fait l'exaspération de ce qui est absolument normal.

Nous sommes multiples et susceptibles de dériver au cours des événements, des hasards, des circonstances. [...]

Si nous savons cette multiplicité humaine, si nous voyons tout ce qu'elle peut subir, nous entendrons ce que nous dit Hegel : Si vous nommez criminel quelqu'un qui a commis un crime, vous le réduisez et l'enfermez dans un comportement qui ne résume pas l'ensemble de ses traits de caractère. Réduire une personne à son passé, c'est le mutiler de ses évolutions possibles. [...]

C'est la tendance à la réduction qui nous prive des potentialités de la compréhension : entre les peuples, entre les nations, entre les religions. C'est elle qui fait que l'incompréhension règne au sein de nous-mêmes, dans la cité, dans nos relations avec autrui, au sein des couples, entre parents et enfants.

Sans la compréhension, il n'y a pas de civilisation possible. Nous sommes encore barbares par rapport au processus et à l'éthique de la compréhension. Des phénomènes de barbarie surgissent dans divers points du globe, cela pourrait à nouveau apparaître chez nous. Dans nos pays dits civilisés, nous sentons ou pressentons tous que les conséquences éthiques d'une réforme de pensée seraient incalculables."


Cette conclusion d' Edgar Morin donne tout un écho, toute une profondeur au discours rassembleur de François Bayrou lors de la campagne présidentielle. En appelant à la fois au pluralisme et au rassemblement, aux majorités d'idée, il a peut-être initié, en tout cas dans la sphère politique française, cette réforme de pensée qui s'imposera un jour ou l'autre au monde, lorsque nous aurons le choix entre réformer ou disparaître.

Aujourd'hui le Modem se cherche, s'interroge sur sa propre identité. Il est indispensable qu'il n'oublie pas sa propre multiplicité, qu'il se donne tous les moyens pour se comprendre et se connaître lui-même, pour comprendre et connaître les autres. Accepter, entretenir et stimuler les antagonismes et complémentarités dans un esprit rassembleur et responsable.


Aurélien

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