jeudi 22 janvier 2009

Les Jeudis d'Edgar - 13 - Double regard sur Israël et la Palestine

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Chaque jeudi (ou presque...) je viens vous présenter un échantillon de l'œuvre et de la pensée d'Edgar Morin. Je souhaite ainsi, en rapprochant à ma modeste mesure ses idées de la politique en général et du MoDem en particulier, nourrir les débats qui prendront place pour définir, et éventuellement mettre en application, ce nouveau modèle de société que des millions de français ont appelé de leurs vœux en mai 2007.


Durant les récents événements en Palestine, j'ai trouvé les dirigeants du MoDem extrêmement timides et prudents dans leurs interventions. Je sais bien que la complexité du conflit rend toute précipitation dangereuse et tout parti pris risqué politiquement, mais un mouvement qui se veut humaniste et juste se trahit lorsqu'il reste autant en retrait devant une telle tragédie.

Si l'on se veut humaniste et juste, alors une approche nouvelle de la situation israélo-palestinienne est nécessaire. Dans une tribune publiée en septembre 1997 dans le journal Libération, Edgar Morin proposait d'aborder la question du Proche-Orient avec un double regard permettant de saisir la double tragédie:

Considéré isolement, chacun des points de vue, l'israélien et le palestinien est légitimé. Mais à utiliser le double regard, on perçoit une dialectique infernale et un cercle vicieux, lequel a créé un asservisseur et un asservi. On ne peut limiter son regard aux seuls innocents israéliens déchiquetés sous une bombe. On doit aussi regarder en face tant d'humiliations, de souffrances, de mépris subis par les palestiniens occupés demeurés sans cesse victimes d'une culpabilité collective en vertu de laquelle on fait sauter une maison familiale et l'on boucle un territoire.

Il faut voir aussi que durant le processus historique de ces décennies, la nation palestinienne s'est forgée dans la résistance et que l'unité israélienne s'est elle-même forgée dans la lutte. Les deux nations se sont trempées, comme souvent, grâce à l'ennemi mortel. Mais le terrible est qu'il y a deux nations ennemies pour un même territoire, et que les deux nationalismes empêchent un État binational.


Ce double regard permet aussi de se libérer d'une illusion d'égalité des rapports de force. Une illusion portée par les termes médiatiques tels que "guerre israélo-palestinienne". Cette illusion tend à masquer la disproportion des moyens comme des victimes ; une disproportion qui existait déjà bien avant la récente invasion de la bande Gaza par Tsahal qui l'a révélée au monde entier comme jamais auparavant.

Cette fausse symétrie, Edgar Morin en énonçait les méfaits dans une autre tribune, publiée dans le Monde en juin 2002:

La fausse symétrie masque la totale inégalité dans le rapport des forces et elle masque l'évidence simple que le conflit oppose des occupants qui aggravent leur occupation et des occupés qui aggravent leur résistance. La fausse symétrie occulte l'évidence que le droit et la justice sont du côté des opprimés. La fausse symétrie met sur le même plan les deux camps, alors que l'un fait la guerre à l'autre qui n'a pas les moyens de la faire et n'oppose que des actes sporadiques de résistance ou de terrorisme.


Seul un double regard, contrairement à l'alignement sur l'argumentaire isolé d'un des deux camps, permet selon moi une discussion saine et constructive sur la question, ce qui est essentiel pour espérer un jour atteindre un équilibre stable en Israël comme en Palestine. Toute autre approche, forcément partisane, ne pourra qu'échouer du point du vue du droit et de la justice. Pour illustrer cette dernière idée, voici un débat déjà vieux de deux ans entre Edgar Morin et Alain Finkielkraut autour de la question "Qu'est-ce qu'être juif aujourd'hui":




Je ne sais pas si vous percevez comme moi, dans ce débat, tout ce qu'Alain Finkielkraut oublie, volontairement ou non, tout ce qu'il ne reconnaît pas au peuple palestinien en ne considérant que l'argumentaire israélien.

Si une issue est possible elle ne pourra advenir que par ce double regard qui serait pratiqué non seulement par la communauté internationale et ses institutions mais surtout par les protagonistes de premier plan eux-mêmes. Comme à une autre époque la France et l'Allemagne ont su émettre des signaux forts de reconnaissance mutuelle, Israéliens et Palestiniens devront chacun reconnaître durablement et sans aucune retenue la dignité de l'autre.

Deux éléments récents semblent favoriser une telle issue: l'élection de Barack Obama, et son ambition affichée de rompre avec la diplomatie américaine des huit dernières années, ainsi que la levée du tabou de la tragédie palestinienne, de part l' hyper-médiatisation des dégâts humains et matériels de l'opération "plomb-durci", qui aura fortement éveillé les opinions publics et une part de la classe politique des grandes puissances.

Deux éléments peuvent s'y opposer: l'éventuelle victoire électorale du Likoud en février prochain, qui annoncerait un retour aux années Netanyahou et Sharon, et le renforcement, aujourd'hui difficilement mesurable, du Hamas comme de toutes les haines réciproques la région et au-delà.


En attendant (Godot? Clinton? Bilak?), nous ne pouvons que regarder en face la double tragédie, des deux yeux et non d'un seul oeil borgne.


Pour lire ou relire tous les épisodes des Jeudis d'Edgar, c'est par ici.


Aurélien

2 commentaires:

Nelly a dit…

L'asymétrie se traduit aussi dans le vocabulaire utilisé par les commentateurs pour désigner les attaques... de part et d'autre.

Rosiana Monbon a dit…

Merci beaucoup pour ce site et toutes les informations qu’il regorge. Je le trouve très intéressant et je le conseille à tous !
Bonne continuation à vous. Amicalement

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