vendredi 1 août 2008

Concept-Loi-Esprit

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La recherche sur les cellules vient de faire une nouvelle percée majeure. D'après cet article du Nouvel Observateur, des chercheurs américains sont parvenus à créer des neurones sains à partir de cellule de la peau. Rien que ça.


Le procédé suit deux étapes:

La première suit un protocole établit par le chercheur japonais Shinya Yamanaka qui, en décembre 2007, avait réussi, par l'utilisation d'un "cocktail" de quatre gènes bien définis, à reprogrammer des cellules humaines pour les faire "régresser" en cellules souches embryonnaires dites pluripotentes, c'est-à-dire capables de se transformer en n'importe quel type de cellules composant le corps humain.

La seconde étape consiste à cultiver ses nouvelles cellules souches dans un milieu adéquat afin qu'elles deviennent les cellules requises. Ici, des neurones sains.

Les applications d'une telle technique sont énormes et prometteuses. La porte est à présent ouverte pour guérir non seulement des scléroses mais toutes les maladies dues à des dégénérescence cellulaires telles que cancers, leucémies, Alzheimer, ou encore Parkinson.

Voilà pour l'espoir... qu'en est-il de la raison?



On ne peut qu'émettre le souhait, sans doute utopiste, que si ces progrès se concrétisent l'ensemble de l'humanité puisse en profiter équitablement. On ne peut qu'appeler à ne pas attendre pour réfléchir et imposer une éthique, des règles strictes et des contrôles transparents sur les activités qui découleront de ces découvertes. La fameuse phrase de Rabelais résonne: "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme".

Car les perspectives sont aussi effrayantes qu'infinies, selon qu'on laisse cours à sa folie ou à son imagination. Nous sommes en effet sur le point d'être en mesure d'influencer l'évolution encore plus profondément qu'avec les "simples" modifications génétiques. Nous sommes aujourd'hui capables de créer des neurones. Nous sommes donc potentiellement capables de créer des connexions supplémentaires dans un cerveau humain... ou autre.

Qui sait si nous ne serons pas pris d'une irrésistible envie de créer une nouvelle espèce à notre niveau de conscience et d'intelligence?

Qui sait si nous ne serons pas capables de faire naître un être humain sans jamais passer par l'étape de la fécondation ni celle de la grossesse?

Qui sait si à terme nous ne serons pas capables de créer des ordinateurs dont le processeur serait aussi puissant et multi-tâches qu'un cerveau... et aussi sensible?

Qui sait si nous n'aurons pas les moyens d'être, sauf accident, immortels? Qui saurait aujourd'hui faire le tour, à l'échelle du globe, de tous les enjeux démographiques, économiques, sociologiques ou politiques qui découleraient d'un tel pouvoir?

Comme souvent chaque découverte scientifique crée au moins autant de mystère et suscite au moins autant d'interrogations qu'elle en élimine. Nous sommes renvoyés tant à notre intelligence qu'à notre ignorance ; tant à notre sagesse qu'à notre folie. Chaque avancée scientifique est potentiellement subversive. C'est ce qui fait toute la beauté des sciences, de la Science, qui sont sans fin.

Henri Bergson disait: "La science antique portait sur des concepts, tandis que la science moderne cherche des lois." Il serait sans doute louable que les neurones des Montesquieu de notre époque se mettent en branle pour définir l'esprit de ces lois, c'est à dire une éthique générale.


Aurélien


Notes:
1: On entre ici dans une réflexion qui exige une approche par la Pensée Complexe. J'identifie d'ailleurs trois instances - concept/loi/éthique - distinctes et indissociables, concurrentes et complémentaires, qui interagissent dans des dialogiques croisées permanentes.


2: Edgar Morin est parvenu à proposer une telle éthique dans le 6e tome de La Méthode, justement intitulé Éthique, dont je parlais ici.

5 commentaires:

Danièle Douet a dit…

Article intéressant. Tu écris:

"les perspectives sont aussi effrayantes qu'infinies... Nous sommes aujourd'hui capables de créer des neurones. Nous sommes donc potentiellement capables de créer des connexions supplémentaires dans un cerveau humain... ou autre."

La recherche est déjà encore plus loin. Ici c'est au niveau des neurones, mais il y a la connection entre les neurones et la machine...

Mon fils travaille dans la recherche en intelligence artificielle et me parlait récemment d'une conférence à laquelle il a assisté où des chercheurs sont arrivés à faire bouger les bras mécaniques à un singe auquel on avait déconnecté les vrais bras en lui greffant une partie informatique dans le cerveau.

C'est par exemple un espoir pour les gens qui ont eu une grave lésion de la boîte crânienne et qui sont paralysés.

Ces deux recherches vont de pair et l'Homme qui cherche avant dans la connaissance. Cette connaissance avancera quoiqu'on fasse, car l'Homme est profondément curieux et veut savoir et découvrir.

Heureusement, il y aura toujours des gens avec une éthique forte qui veilleront à encadrer le progrès, mais il reste inéluctable.

Et nous ne sommes que le bout des pieds dans l'eau d'un immense Océan...

Aurélien a dit…

@Danièle,

"Heureusement, il y aura toujours des gens avec une éthique forte qui veilleront à encadrer le progrès, mais il reste inéluctable."

Cette phrase semble signifier que selon toi l'éthique freine ou limite le progrès. Est-ce vraiment ce que tu penses?
Pour moi l'éthique est une condition nécessaire au progrès, et pas seulement dans le domaine scientifique.

Danièle Douet a dit…

Ou là,ça, c'est un débat...

Je ne pense pas que l'éthique freine le progrès, elle l'encadre, ce qui empêche qu'il n'aille dans tous les sens.

En Allemagne, nous avons eu un débat profond dans la société concernant la recherche sur l'embryon, sur les cellules souches. Le débat très long au Bundestag a été retransmis en direct sur la chaîne de TV publique. Je l'ai suivi et ai apprécié l'échange d'arguments entre les partisans de la recherche pour la science et ceux qui étaient pour le respect de l'être humain.

Si tu parles allemand, en voici quelques traces: http://www.mpi-muenster.mpg.de/ncd/Stammzellen.pdf

Cet article intitulé: "Celui qui ne veut pas sentir l'éthique, doit entendre le droit" publié dans la FAZ, grand journal national en 2001 avant le premier débat au parlement, montre quelques aspects de la question:
http://www.gene.ch/genpost/2001/Jan-Jun/msg00244.html

Le premier rapport du gouvernement un an après le vote, réalisé en collaboration entre le ministère de la santé et celui de la culture et de la recherche montre les différents aspects après la décision:
http://www.bmbf.de/pub/erster_stammzellbericht.pdf

Celle-ci était de ne permettre aux scientifiques allemand que la recherche sur les embryons en provenance de l'étranger AVANT le 1er juillet 2002, date de la décision de ne pas utiliser les embryons en Allemagne.

Voici le texte exact de la loi:
http://www.bundesrecht.juris.de/stzg/BJNR227700002.html

Dans son préambule, elle dit:
§ 1 Objet de la loi
Le but de cette loi, au regard de l'obligation qui est celle de l'Etat de protéger la dignité humaine, de respecter et protéger le droit à la vie et de garantir la liberté de la recherche, est

1. d'interdire toute importation et utilisation de cellules souches embryonnaires,

2. d'éviter que depuis l'Allemagne soit organisé la récupération de cellules souches embryonnaires ou que des embryons ne soient produits pour obtenir les cellules souches embryonnaires et

3. de définir les conditions dans lesquelles l'importation et l'utilisation de cellules souches embryonnaires seront autorisées, uniquement à des fins de recherche.

Voilà en gros le problème posé...

Tu écris: "l'éthique est une condition nécessaire au progrès".

Pourrais-tu développer et comment verrais-tu les choses dans le cas de la recherche sur les cellules souches embryonnaires?

Aurélien a dit…

@Danièle:

"Tu écris: "l'éthique est une condition nécessaire au progrès".

Pourrais-tu développer et comment verrais-tu les choses dans le cas de la recherche sur les cellules souches embryonnaires?"

Pas évident car je suis encore en réflexion sur ce sujet... mais voici:

On peut faire une analogie avec la loi et la liberté (loi=éthique ; liberté=progrès). Mis à part les anarchistes purs et durs, aujourd'hui tout le monde admet que la loi est une condition de la liberté.

Les exemples de dérives, à partir de vraies avancées scientifiques, d'abus voir de détournements ne manquent pas dans l'histoire de la science. Des drogues comme l'héroïne à la vache folle en passant par la bombe nucléaire.

Peut-on dès lors considérer la découverte de l'héroïne, l'utilisation de farines animales et le nucléaire comme des progrès?

Je ne le pense pas. J'en reconnais volontiers les avantages (dans ces trois exemples: propriétés analgésiques, élevage intensif à moindre coût, indépendance par rapport aux hydrocarbures), mais l'absence d'éthique en amont comme en aval a permis des dérives immenses dont les conséquences dramatiques resteront, probablement à jamais, aussi irréversibles qu' inestimables.

Pour les cellules souches embryonnaires... le sujet est extrêmement complexe. Pour preuve le texte de loi allemande que tu cites et dont les points 1 et 3 semblent se contredire. Selon moi avant toute recherche (c'est donc déjà trop tard...) il faudrait au niveau international s'entendre sur les définitions et limites. Qu'est-ce qu'un être humain? À partir de quel stade de développement cet être est-il considéré vivant? Un être humain en développement non encore vivant a-t-il des droits? Si oui, lesquels? Etc... Cela doit se faire au niveau international et dans la transparence parce qu'on touche ici à l'être humain, à nous tous. Soyons certains d'être sur la même longueur d'onde, que les règles et enjeux fondamentaux sont connus de tous avant de donner le départ de la course.

On voit là qu'une éthique de l'humanité est plus que jamais nécessaire car l'humanité souffre, comme disait Jung je crois, d'une "immense carence d'introspective".

Je pense aussi que plutôt de réfléchir branche par branche (quelle éthique pour les cellules souches? quelle autre éthique pour le nucléaire? etc...) il est possible et nécessaire d'imposer une éthique qui relie, une éthique "omnidisciplinaire", ou mieux, une éthique "universelle".

Comme on a la déclaration universelle des droits de l'homme, pourquoi ne pas inventer une déclaration universelle de l'éthique? L'une veillant à ne pas bafouer l'autre.

Ceci dit, comme pour la liberté, ou l'environnement, l'éthique commence au niveau individuel, par ce qu'Edgar Morin appelle "auto-éthique". Une éthique personnelle qui freinerait notre inclinaison naturelle à l'auto-justification, au mensonge à soi-même, au rejet systématique de la faute sur autrui etc...

Tout ceci s'inscrit dans une réforme de la Pensée. Une réforme telle qu'il s'agit plus d'une métamorphose que d'une révolution.

florent a dit…

J'ai bien aimé l'article et les questions posées ; j'espère que les responsables politiques en sont à ce stade de réflexion aussi...

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